LES MOINES DU COUVENT DE SAINT-SERGE, UN DES COUVENTS QUI ENTOURENT LA CITÉ SAINTE (page [185]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE M. J. CAHEN.
À l'Annonciation, l'antique église au pavé d'agate, les anciens tzars étaient mariés, les tzarines ensevelies.
Ces trois cathédrales annoncent la Moscovie de la Renaissance; elles recueillent pour la Russie, pour l'art des âges suivants, le pur héritage de Byzance. Mais lorsque, par la servitude tatare, la Russie eut repris contact avec l'Orient sauvage, puis redevenue libre, rivalisa avec lui, l'art se modifia. Il y eut dans les esprits un moment étrange: ils étaient tourmentés, tiraillés entre l'imitation de Byzance et la façon orientale, originelle. De cette inquiétude chercheuse des Ivans et de leurs contemporains, le Vieux Palais et Saint-Basile naquirent, expression de la Russie sainte que les vieux Russes devaient défendre contre les tentatives des tzars modernisants.
DEUX VILLES DANS LE KREML: CELLE DU XVe SIÈCLE, CELLE D'IVAN, ET LA VILLE MODERNE, QUE SYMBOLISE ICI LE PETIT PALAIS (page [190]).
Parmi les monuments d'allure moderne, qui étalent sur le Kreml leurs façades régulières, ce qui reste des anciens palais, resserré et comprimé, se terre sauvagement dans son originalité. Le palais à facettes, avec l'escalier rouge, du haut duquel le tzar couronné montre au peuple «la lumière de ses yeux», le petit palais d'or, le Térem, ce gynécée de l'ancienne Russie, sont toujours disposés et meublés pour la vie étroite d'un Moyen Âge septentrional. Ce sont de petites salles basses et voûtées, dont les habitants devaient mener une existence accroupie, des chambres d'une ornementation bizarre et fantasque, où les filets d'or éclatent parmi des teintes sombres. Sur les murs, les images familières, protectrices des tzars, sont plus immobiles encore et plus tristes dans le fouillis miroitant des décorations orientales. La salle à manger, la chambre à coucher, l'oratoire, donnent l'impression d'un Cluny russe encore habité. À l'extrémité du palais, dans un édifice aux clochetons de forme bulbeuse, la chambre dorée; une voûte la surmonte, retombant sur un épais pilier central, et d'épaisses barres dorées, jetées d'un arc à l'autre, empêchent l'écartement des arcatures. Partout reluit l'or des légendes en lettres slavonnes. C'était là, dit-on, que l'on discutait des intérêts religieux de la Russie. Tout autour, il y avait des sièges, creusés dans le mur, où s'asseyaient sans doute les princes de l'orthodoxie. Incertitude de la condition, incertitude de la vie, ces deux terreurs du Moyen Âge, on les éprouvait sous les voûtes basses: l'homme restreignait sa vie, pour qu'elle offrît moins de prises. C'était tout bas, avec une sorte de peur religieuse, que notre guide murmurait le nom d'Ivan le Terrible. Contre des crimes de raison d'État, le peuple russe ne se rebelle point. Il les regarde presque comme une nécessité; et dans sa conscience peu lucide, il s'est bien souvent résigné.
Ce sont les mêmes impressions, les mêmes souvenirs à Saint-Basile, le monument par excellence d'Ivan IV. Ce fut lui qui le fit construire pour remercier le Ciel de la prise de Kazan, lui qui jugea l'œuvre, une fois terminée,—et il la jugea belle et surprenante,—car il fit tuer l'architecte pour qu'il n'en bâtit plus d'autres. Mais Saint-Basile est aussi l'église de la Russie naissante: comme c'était par la religion que la Russie nouvelle avait dû s'affirmer d'abord, la religion se fit nationale; et les saints que les Tatars avaient martyrisés furent unis désormais, dans la mémoire des peuples et sur les murs des églises, aux premiers martyrs et aux Pères.