LE MUR D'ENCEINTE DU KREML, AVEC SES CRÉNEAUX, SES TOURS AUX TOITS AIGUS (page [183]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE M. THIÉBEAUX.
TOUT PRÈS DE L'ASSOMPTION, LES DEUX ÉGLISES SOEURS SE DRESSENT: LES SAINTS-ARCHANGES ET L'ANNONCIATION (page [186]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE M. THIÉBEAUX.
Saint-Basile est bâtie sur une espèce de plate-forme, entourée de terrains en contre-bas. Ses huit ou dix coupoles, toutes de dimensions, de formes diverses, ses clochetons, tantôt taillés à facettes, tantôt côtelés de nervures, témoignent dès l'abord du composite étonnant de l'édifice. Gothique et Renaissance, tatar et byzantin, tous les styles se rencontrent là, comme les tendances opposées dans l'esprit d'Ivan. Ce n'est pas une église régulièrement disposée, avec des nefs, des coupoles, des effets de lumière prévus, mais un faisceau de chapelles, collées les unes contre les autres. Il semble qu'un plan ait été impossible, que la construction se soit accomplie au hasard. Sous les clochers d'or à croix grecques, les murs resplendissent dans une polychromie violente: ce ne sont pas de larges couches symétriques, qui reposent la vue, mais tout un miroitement de lueurs vagues, qui scintille au soleil comme les écailles d'un poisson jeté sur la plage. À l'intérieur, chacun des dômes et des clochers recouvre une chapelle: Saint-Basile semble une église «d'intentions particulières». Tantôt on passe d'un sanctuaire à l'autre directement, tantôt par de longs détours dans des couloirs percés dans la muraille, et où il faut baisser la tête. Dans la coupole, tout en haut, on aperçoit des figures hiératiques, celles du Sauveur, de la Vierge, d'un saint, dont le regard emplit l'édifice. Toutes ces peintures ont un aspect sombre, barbare, dans l'enchâssement de leur or. Au sortir de la place Rouge, gaie comme une grève, aux midis d'été, entre les dorures du Kreml et la façade blanche du Gostinoï Dvor, cette tristesse intérieure étonne.
Sous l'église, une sorte de crypte était illuminée de cierges. Des pierreries, de l'or partout: le trésor souterrain d'un château de légende. Des popes officiaient avec l'animation accoutumée; trois ou quatre malheureux baisaient la terre avec ferveur. À la sortie, une demi-douzaine de mendiants se précipitèrent sur nous: une marchande nous proposa des bibelots de religion.
Ainsi, de l'Assomption à Saint-Basile, c'était toute une ville qui se précisait et s'isolait peu à peu dans notre imagination: la Moscou du XVIe siècle. Comme les anciennes communes ou les villes royales, elle avait ses cathédrales, ses palais, son beffroi enfin dominant tout le Kreml, l'Ivan Véliki. C'est un énorme donjon, octogone, à trois étages en retrait, dont le dernier est surmonté par une coupole d'or. Trente-quatre cloches forment son carillon: l'une, dit-on, est la cloche communale de Novgorod la grande, d'autres plus petites, en argent, furent données par Catherine II. Au bas, la reine des cloches (tsarkolokol), un bourdon monstrueux, datant du règne d'Alexis Mikhaïlovitch.
Du haut de cette tour, la ville immense se découvre. Tout au pied, c'est d'abord l'entassement fantastique du Kreml. De toutes parts, les clochetons aux reflets métalliques, les flèches à six ou huit pans, s'aiguisent vers le ciel; les coupoles d'azur, constellées d'or, s'arrondissent parmi les tours gothiques de l'enceinte; et les dômes dorés, les calottes en plaques de cuivre battu, resplendissent; aux points saillants, et comme pour un jaillissement plus intense, la lumière se concentre et brasille. On dirait que tout ce tumulte s'anime, que toutes ces tours et ces clochers se déplacent, se croisent, montent vers le ciel et redescendent. Plus loin, derrière la boucle de la Moskowa, à l'abri de sa citadelle, Moscou se prolonge à l'infini. Au premier plan, sur les bords du fleuve, des façades blanches et d'aspect moderne lui font une limite précise. Mais immédiatement l'œil ne distingue plus qu'une immense étendue verte, du vert clair d'un étang qui dort. Ça et là, des clochers dorés ou argentés émergent comme des nénuphars. Sous ses toits peints, la grande cité vit. On n'aperçoit pas, de l'Ivan Véliki, ces cheminées d'usine où la vue se heurtait à l'arrivée: c'est, tout entière et seule, la cité sainte et marchande du XVIe siècle. Telle qu'un vaste couvent, où ceux qui passent essaient vainement de rien transformer, où la maison elle-même suit sa tradition, vit de sa vie indépendante et façonne celle de ses habitants, malgré l'Occident et par ces restaurations, dont un peuple naïf l'accable sans cesse, la ville d'Ivan demeure, dans le tumulte des civilisations. Mais ce n'est pas un souvenir mort: avec elle c'est toute sa vie qui persiste.
Et pourtant, tout près de l'Assomption, importune et lassante au premier abord, la façade rougeâtre du palais Neuf s'étale: plus loin, près de la place Rouge, c'est l'Arsenal, le palais de Justice, des casernes qui cachent le mur à créneaux.