À L'EXTRÉMITÉ DE LA PLACE ROUGE, SAINT-BASILE DRESSE LE FOUILLIS DE SES CLOCHERS (page [184]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE M. THIÉBEAUX.

À l'opposé de la porte Spasskoï, du côté de l'occident, une large avenue monte au Kreml, par la porte de la Trinité. La Grande Armée est entrée par là. Sur cette voie triomphale, on croit voir monter encore la bande tumultueuse des soldats occidentaux, fiers et pourtant inquiets. On croit entendre les tambours, les commandements, le claquement des essieux et, par intervalles, les notes de la Marseillaise qui s'élancent du Kitaï-Gorod: tout un bruit guerrier, qui se répand le long du fleuve, fouette les murailles, et dont l'écume brisée ruisselle sur les dômes.

À ce moment, le peuple russe se ressaisit: contre l'ennemi, ce fut lui qui se dressa. Le moujik brûla son isba, fit le désert devant l'armée; la guerre le passionnait; avec les kosaks, il pendait, égorgeait les traînards ou les maraudeurs. Le vieux Kutuzow, le général aimé du peuple et fataliste comme lui, dédaigneux de la tactique occidentale, répétait que c'était au soldat russe qu'il devait la victoire.—À l'entrée du Kreml, au long des murs de l'Arsenal, les pièces françaises prises en 1812 sont alignées. On lit, au-dessous, en russe et en français: «Canons pris sur les ennemis par la victorieuse armée et par la fidèle et dévouée nation russe.» Officiellement, l'action du peuple est reconnue et glorifiée.

DU HAUT DE L'IVAN VÉLIKI, LA VILLE IMMENSE SE DÉCOUVRE (page [190]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE M. THIÉBEAUX.

Ce fut alors un demi-avènement de la nation. Le tzar l'avait retrouvée; la vieille alliance entre le père et les enfants avait été refaite. Mais qu'il était devenu étrange ce père! Comme il semblait gêné au milieu de la ville sainte! Depuis longtemps, les Occidentaux l'avaient séduit, suborné dans son Pétersbourg, par des charmes magiques, loin de ses fils! Sans doute, les longs efforts de ses prédécesseurs l'avaient conduit à la gloire de 1807, à cette alliance par laquelle il dominait l'Europe et gagnerait peut-être Constantinople, enfin! Mais l'étranger avait souillé la sainte Moscou!

Or, en 1812, le peuple russe accepta ce que ses tzars avaient fait, adopta comme siens les monuments d'allure occidentale qui déjà avaient envahi le Kreml; il ne voulut rien laisser de ce qu'on avait fait russe. Napoléon, sans le vouloir, avait accompli l'œuvre où Pierre le Grand avait échoué.

De ces années, donc, date l'évolution d'une Russie contemporaine. Tout le Kreml moderne, inachevé encore, complété jour à jour, suivant les besoins, en devint le signe matériel.