Non loin de l'Arsenal, des casernes, du palais de Justice, le palais Neuf s'étend régulier et ferme, classique comme Versailles, devant le chaos du Kreml ancien.
Nous avons visité le Trésor des tzars. Par un escalier solennel, on arrive à une grille monumentale, en fer poli. Elle donne accès dans une vaste salle, à coupole. À côté des soldats modernes, des fonctionnaires indolents, quatre grands mannequins équestres, revêtus d'armures slavonnes, montent leur garde séculaire. De cette rotonde, deux galeries partent, en forme de demi-cercle: les souvenirs de toute une histoire y sont rassemblés, attendant pour revivre l'imagination alerte d'un visiteur. Il y a là des richesses inestimables, des milliers de pierres précieuses, des tonnes d'or. Ces merveilles retiendraient peu, si leur prix seul avait invité les tzars à en faire montre.
Mais le travail délicat de l'orfèvrerie, les souvenirs évoqués et le fantastique même d'un tel amoncellement forcent les regards. Les sceptres anciens où les diamants pétillent, les couronnes où s'étagent les rampes de rubis, de saphirs, de turquoises, celles d'Astrakan et de Kazan, celle de Sibérie, celle de Vladimir Monomaque, les robes de couronnement, comme d'immenses vagues d'or qu'on aurait figées là, symbolisent pour la multitude naïve la grandeur de la monarchie, comme l'orfèvrerie des icônes lui fait deviner les splendeurs célestes. Plus loin, ce sont les cadeaux, ceux des sultans, ceux des khans de Circassie, ceux des Lithuaniens et de Napoléon, hommages du monde entier au tzar, les selles, les étoffes magnifiquement tissées, les coupes ouvragées ou les vases de Sèvres, puis des drapeaux, loques effilochées, pendues là, ceux de Pojarski, avec les figures hiératiques des saints, ceux des légions polonaises, des haillons tricolores, aux inscriptions révolutionnaires, des armures de tous les temps, de toutes les guerres, prises sur les ennemis ou offertes par les princes étrangers, les carrosses des anciens tzars, le gigantesque traîneau d'Élisabeth, le mobilier de Pierre le Grand. Surtout, les souvenirs de 1807 à 1815 emplissent ces lieux; mais ce n'est pas seulement la défroque de l'ennemi vaincu, le chapeau de Napoléon que l'on montre, comme à Berlin. L'empereur ici reste glorieux et respecté. C'est qu'il rappelle le moment où, pour la première fois, la nation russe compta dans l'Europe, c'est qu'il fut, volontairement ou non, son initiateur à la vie moderne, c'est enfin qu'il toucha Moscou. La grandeur de l'épopée révolutionnaire émane de ces salles.
À l'extrémité de la galerie, une statue de marbre blanc domine le musée tout entier; en tenue d'apothéose, comme un César romain, Napoléon médite sur l'organisation de la conquête. Lui aussi, les Russes l'ont adopté. Près de ces souvenirs, et continuant cette histoire dont ils indiquent les étapes, le tzar habite. Nous avons parcouru les appartements, les salons somptueusement meublés, la chambre à coucher, la salle du trône aux riches tentures. Dans ces salles immenses, l'ornementation est sobre, et l'éclat des dorures ne les encombre pas. Les salles capitulaires de Saint-Georges, de Saint-André, que le blason des ordres a servi seul à orner, et aux murs couverts d'inscriptions, sont de toute beauté, vastes et simples.
Ainsi deux villes dans le Kreml: une du XVe et du XVIe siècle, immobile; l'autre occidentale, envahissante. Il a pourtant son unité, unité vraie que des artistes, comme Théophile Gautier, peuvent ne pas découvrir, mais que le peuple sent.
Or cette unité ne naît pas de ce sentiment de solidarité dans le temps, qu'on appelle la tradition; il n'y a point de place pour ce sentiment dans la conscience russe. Les monuments ne marquent pas là, degré par degré, le progrès lent d'une civilisation: entre la ville d'Ivan et la ville moderne, il y a solution de continuité. Et pourtant, le peuple ne distingue pas.
C'est que les Russes ne sont pas une nation: ils sont une race, et une race n'a pas de traditions. Elle ne sent pas ce qu'a laissé le travail des générations successives; le passé a disparu. Cela, en Russie, a frappé tous les étrangers: «Chez vous, rien n'est respecté parce que rien n'est ancien, écrit de Maistre à un Russe.» Michelet rappelle ce mot: «Nul passé, nul avenir, le présent seul est tout.» Herzen, enfin, le révolutionnaire: «Nous sommes libres du passé, parce que notre passé est vide, pauvre, étroit.» La nation est une personne; la tradition la constitue, elle a besoin d'institutions; la Russie n'a pas su en acclimater d'étrangères, ni en créer de nationales. Les membres d'une nation se classent par leurs idées, par la manière dont ils entendent l'œuvre de leur groupe dans le monde. Les Russes examinent la figure du voisin, disent: «Celui-ci est vrai Russe; il a les yeux bleus, les pommettes saillantes.» Plus vraiment, mais de même, les Grands-Russiens sont les vrais Russes, parce qu'ils colonisent mieux, parce que leurs facultés naturelles les rendent plus propres à résister, à assimiler ou détruire par contact les races vigoureuses. C'est encore une fois que le peuple russe agit comme une race, physiquement.
Ainsi son Kreml ne doit-il pas lui apparaître comme le gardien d'une tradition séculaire; il ne le voudrait pas couvert de cette teinte grise, dont nous aimons voir nos monuments revêtus. L'antiquité d'une nation est sa force; la race a besoin de se sentir jeune. Le Kreml, donc, doit être éternellement neuf, comme la ville; aussi, comme ils repeignent les peintures byzantines, pour que leur sainteté soit plus évidente, les Moscovites rebadigeonnent le Kreml, pour que la grandeur russe ne soit pas mise en doute. Le resplendissement du neuf, voilà ce qui fait l'unité extérieure du Kreml, ce qui assure la race de sa force constante.
Le Kreml brille comme le ciel, et le moujik assimile au ciel éternellement resplendissant sa cité sainte. Un mot religieux de Moscou le dit: «Au-dessus de Moscou, le Kreml; au-dessus du Kreml, le ciel.»
(À suivre.) Albert Thomas.