II. — Moscou, la ville et les faubourgs. — La bourgeoisie moscovite. — Changement de paysage; Nijni-Novgorod: le Kreml et la ville.

L'ISVOTCHI A REVÊTU SON LONG MANTEAU BLEU (page [194]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE M. J. CAHEN.

Moscou.—Plus que ses cathédrales, plus que son Kreml et ses palais, nous avons aimé Moscou, Moscou elle-même, la cité vivante et bourdonnante.

Comme ville industrielle d'abord, comme centre de commerce, comme point de réunion des lignes de chemins de fer, Moscou s'étend et se transforme, grandit, en face de Pétersbourg; la foule de ses marchands s'agite; dans le travail universel, Moscou à son tour fait effort.

Mais c'est une personne que cette ville; une personne vivante et presque humaine, qui dissuade ou qui conseille,—qu'il faut aimer ou haïr,—qui façonne les cœurs. C'est ainsi que le peuple la vénère. Pour lui elle est, au sens précis, littéral, «la sainte mère», celle à qui il demande assistance et refuge aux heures de danger. Lorsque Kutuzow l'abandonna, la sacrifia pour sauver la Russie, il sentait bien que «ce n'était pas une ville comme une autre». Il ne voulut pas y entrer, et, pleurant, passa par les faubourgs.

Ainsi tout le peuple s'abandonne à elle, subit son ascendant; il la sait douce, hospitalière. Au sortir du steppe dont l'infini tue les bruits, cette activité resserrée, ce fourmillement de rues, ces bruits sonores rassurent. Et la foule s'y agite heureuse, se sentant là chez elle, dans sa ville.

Sans doute des étrangers sont venus d'Occident, qui ont essayé de transformer Moscou. Voyez un peu la nouvelle parure dont ils l'ont revêtue: des tramways, des piliers de lampes électriques, interrompent les larges rues; des façades de pierre se sont introduites, par force, entre les maisons de bois, et sur la ville, en un réseau serré et enveloppant, les fils téléphoniques se croisent, innombrables; parmi les enseignes en lettres russes, des inscriptions françaises se sont glissées; dans les étalages, bien ordonnés, les produits parisiens déploient leur coquetterie.

Oui, mais Moscou reste sainte; que les machines ronflent dans les usines, que les sifflets des locomotives percent l'air à l'entour d'elle, Moscou accepte la civilisation, elle agrée tout ce que l'Europe lui apporte; comme son peuple, elle est souple; elle s'assimile avec facilité les connaissances occidentales, elle se plie aux habitudes nouvelles. Mais ne croyez pas l'avoir changée! Pétersbourg a pu se transformer au contact des Allemands ou des Français, mais non Moscou. Dans toutes ces rues, la civilisation occidentale reste isolée; elle ne pénètre pas la vie russe, elle ne lui donne pas une forme nouvelle. Le soir, quand les lampes électriques épandent leurs lueurs bleuâtres, les boutiques basses, à peine éclairées, ne répondent pas à leur appel joyeux. Les races orientales circulent, sans se mêler, parmi la ville immense, et la civilisation occidentale s'agite comme une autre race qui passe.