Dans sa capitale intacte, le peuple se sent bien chez lui. Sur les routes, une multitude vient vers Moscou: ce sont des pèlerins, pieds nus, qui viennent quêter pour une église; avec leur bâton et leur sébile, ils se tiendront, des journées durant, à la porte des cathédrales. Ce sont des paysans, toute une famille, des enfants aux tuniques roses, des femmes aux jupons rouges, un mouchoir autour de la tête, tous entassés sur la paille, dans une téléga, et qui arrivent pour travailler.
Beaucoup viennent pour une saison. Aux jours d'été, tandis que les riches marchands et les bourgeois partent pour la campagne, à plusieurs verstes de la ville, le peuple en devient le maître; les plaisirs européens encombrent moins la rue. Dans des maisons basses, dans des sortes de caves, isvotchis ou charretiers, tous ceux qui sont venus des champs logent pêle-mêle.
Au jour, ils se répandent par les rues, foule pittoresque et bariolée. Les isvotchis recouvrent de leur long manteau bleu la saleté du dessous; ils attendent, sous le soleil brûlant de midi, résignés et patients, comme leur cheval même, qu'un M. Orloff (c'était le nom de notre guide) avec ses étrangers, les appelle ou les siffle; aussitôt, un escadron s'élance, et, dans une sorte de fantasia, tourbillonne le long du trottoir. Les commissionnaires aux portes des hôtels, aux coins des rues, font leur faction. Ils causent, rient, se bousculent. Cette foule est gaie, enfantine; ils badaudent joyeusement, mais sans insistance: tandis qu'un de nos compagnons photographiait le Kreml, ils passaient près de nous; nous observaient, mais sans s'arrêter, sans former de groupes.
Sur la chaussée, parmi les drojkis rapides, des files interminables de charrettes avancent lentement; l'entreprise de charroi paraît être une industrie moscovite prospère. Chaque cheval a le nez dans la voiture qui le précède: le plus souvent, il y est attaché, et toute la troupe avance, d'un seul mouvement.
ITINÉRAIRE DE MOSCOU À TOMSK.
Parfois, un cortège empêche d'aller. Tantôt des prisonniers que des soldats emmènent, un convoi, peut-être, pour la Sibérie: il y a là des hommes, des adolescents de figure nerveuse, des femmes aussi, portant un léger paquet de hardes, et cette troupe avance avec lenteur. Plus loin, c'est un enterrement qui monte le long du Kreml depuis le pont de la Moskowa; le cercueil, couvert d'un drap rouge sombre, était porté sur les épaules; en avant, un sacristain tenait l'icône, avec sa robe blanche et dorée, semblable à l'extrémité d'une étole.
Une autre fois, le convoi sortait d'un hospice, tout près d'un marché: c'était un enfant sans doute que l'on enterrait. Le char, blanc et doré, était traîné par quatre chevaux habillés de noir; un homme à longue robe tenait chaque cheval. Tout cela luisait sous le soleil, et l'on sentait, imminente, une gaieté recueillie.