À CÔTÉ D'UNE ÉPICERIE, UNE DES PETITES BOUTIQUES OÙ L'ON VEND LE KVASS, LE CIDRE RUSSE (page [195]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE M. J. CAHEN.

Le marché étincelait dans son fouillis. On aurait cru se promener dans un grand bazar oriental; dans des baraques en bois ou sur le sol, il y avait des amoncellements de ferraille. De grands coffres, de couleur argentée, ornés comme des cercueils, étaient empilés les uns sur les autres; les petits tonneaux neufs, tout blancs, attiraient par leur élégance. Les marchands de vaisselle étaient les plus ardents, insistaient pour nous vendre un moutardier ou une cafetière; mais beaucoup de ces objets venaient d'Occident. D'autres vendaient des fruits; des marchandes offraient du kvass, sorte de cidre russe, de couleur rouge, qu'elles tenaient dans de grandes carafes en verre. Et des Tatars offraient des étoffes étalées sur leurs bras.

Il faisait bon errer ainsi, entre ces auvents; on sentait là le travail isolé, celui du paysan, dans son isba, de l'ouvrier des villes, dans sa boutique basse, tout seul, aidé de ses outils primitifs; tout un travail patriarcal, humble et pénible.

Mais, déjà, la grande industrie a pénétré. Un soir, comme nous étions dans le Kreml, à l'heure du crépuscule, et que les bruits plus rares montaient s'éteindre là, nous avons vu les ouvriers modernes: ils avaient la face pâlie; ils ne regardaient plus avec la curiosité enfantine du reste du peuple; ils parlaient plus haut; ils respectaient moins la sainteté du Kreml. Ils s'en allaient deux par deux, les jeunes surtout, serrés l'un contre l'autre, comme s'ils avaient senti plus fort le besoin d'être unis.

Ainsi allions-nous, au travers de la ville, nous laissant pénétrer par la rumeur active qui nous enveloppait.

Un dimanche, après midi, nous sommes allés aux Moineaux. Les Moineaux sont une ondulation faible de la plaine russe et du haut de laquelle on découvre Moscou. Un souvenir historique, aussi, appelle là: c'est du haut de cette colline que Napoléon vit le Kreml.

Après avoir franchi la Moskowa, on traverse l'ancienne ville tatare. Elle est peuplée aujourd'hui de petites maisons, coquettes, au milieu de jardins, et qui témoignent de l'aisance des habitants. Les moujiks enrichis, des commerçants heureux, habitent là, dans ce quartier tranquille, entre des hospices, des monuments publics ou des églises.

Peu à peu, à mesure que nous montions, nous apercevions, au détour de la route, les clochers dorés de Moscou et, par endroits, la masse des maisons. Au bout d'une demi-heure, nous étions aux Moineaux.