Il était deux heures, à peu près, le moment même où la Grande Armée put enfin contempler Moscou étincelante, au 14 septembre 1812. Rappelez-vous comment Ségur raconte cette arrivée. Les éclaireurs ont découvert la ville: «À ce spectacle, frappés d'étonnement, ils s'arrêtent, ils crient: «Moscou! Moscou!» Chacun alors presse sa marche, on accourt on désordre, et l'armée entière, battant des mains, répète avec transport: «Moscou! Moscou!» comme les marins crient: «Terre! Terre!» après une longue navigation. Puis c'est Napoléon lui-même, qui accourt, heureux, confiant, recueillant de nouveau les hommages de ses maréchaux, s'arrêtant transporté, et s'exclamant: «La voilà donc enfin, cette ville fameuse!»
Du restaurant des Moineaux, le spectacle est merveilleux: ce n'est plus, comme du haut de l'Ivan Véliki, l'immensité enveloppante de la ville qui retient l'esprit; ici elle apparaît vraiment comme la halte au milieu de la plaine sans limites, comme la tiare de pierreries que porte l'empire russe. Au pied de la pente boisée des Moineaux, c'est la Moskowa, qui se déroule en une immense boucle. Une plaine où, ça et là, des couvents, des cabanes, dressaient leurs clochers et montraient leurs toits, s'étendait, toute verte, avec ses routes blanches. Au fond, Moscou brillait. On l'apercevait tout entière: l'église du Sauveur d'abord aux cinq dômes fulgurants; puis, derrière, les clochers bulbeux du Kreml, la tour de l'Ivan Véliki, la façade du Palais Neuf. Tout autour, dans la teinte uniforme des autres toits, des clochers plus petits faisaient effort vers le Kreml. Et, par derrière, la ville semblait se prolonger à l'infini, se répandre vers l'Orient inculte et qu'il faut coloniser.
Nous regardions, stupéfaits, saisis d'admiration. Sur la terrasse, des hommes, des femmes, buvaient le thé ou collationnaient: c'étaient «des richards», comme disait notre guide, qui s'asseyaient là tout un après-midi, buvant, mangeant, raillant les passants; de grands industriels ou des rentiers de Moscou. À l'extrémité d'une table, une petite fille, d'un an à peine, la tête perdue dans une grande capote, était portée par une bonne, négligée par sa mère, une de ces grandes dames, sans doute, qui riaient et plaisantaient, sans songer à la ville qui s'étalait là-bas. Seule, l'enfant, naïve et curieuse, semblait comprendre, comme le peuple, la beauté du spectacle; et ses yeux noirs, ses deux grands yeux, seuls actifs, seuls vivants, dans son visage pâle de petite maladive, restaient fixés obstinément sur les coupoles d'or.
Au dehors, de pauvres gens, venus là sans doute comme nos ouvriers vont à Meudon le dimanche, étaient montés par les sentiers, au travers du bois. Ils avaient vu Moscou surgir lentement, à mesure qu'ils montaient, et maintenant ils s'extasiaient devant son resplendissement.
De l'autre côté, une route redescendait vers la ville; nous l'avons prise. Il faisait, à cette heure, une chaleur d'étuve, l'air était sans vent; dans un ciel absolument pur, seul, un nuage blanc s'étirait. Une poussière épaisse demeurait suspendue au-dessus de la plaine et, par son immobilité fluide, donnait à tout le paysage une légèreté infinie.
Dans le village, tout voisin du restaurant, les isbas paraissaient endormis et déserts. On n'entendait aucun bruit; seuls, des enfants se baignaient dans une mare sale, près de la route, et clapotaient avec les canards. Par les fenêtres des isbas, le samovar apparaissait, brillant.
ET DES TATARS OFFRAIENT DES ÉTOFFES ÉTALÉES SUR LEURS BRAS (page [195]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE M. J. CAHEN.
Au pied de la colline, tout auprès de la Moskowa, un village annonce les faubourgs industriels. À la porte d'un tractir (cabaret), des hommes jasaient, observaient naïvement les passants, avant d'entrer boire un verre de vodka.