Puis ce fut la campagne suburbaine accoutumée, les marais, la culture des légumes, les potagers. Sur l'autre rive, un couvent au mur crénelé, avec ses clochetons et ses dômes dorés, reposait. Ici, on n'entendait aucun bruit; un chant de coq partit soudain dans ce silence et emplit l'air.

Enfin, nous revînmes à Moscou; nous arrivâmes par les faubourgs ouvriers. On apercevait des bâtisses régulières, des magasins et des usines. Dans les environs, des familles logeaient, s'entassaient à tous les étages autour de grandes cours où le linge séchait sur des piquets de bois et où des icônes, parfois, étaient suspendues, protectrices. Le dimanche, elles étaient dehors; quelques-uns, en habit de fête, sortaient du Jardin zoologique; d'autres, plus nombreux, étaient restés aux alentours des tractirs. Les cris, les plaisanteries, ne faisaient pas défaut; une vieille femme, passant par là, fut poursuivie par quelques-uns; elle leur tenait tête bravement, répondait avec verve, sans doute; car elle les faisait rire et les désarmait. La rude gaieté populaire éclatait.

Au soir, nous sommes allés à Petrovsky Park, le Bois de Boulogne de Moscou. Il s'étend entre la ville, dont les dernières villas se sont cachées là sous les arbres, et le palais construit par Catherine II. Devant le palais, une vaste surface plane s'étend, lieu des réjouissances populaires.

Çà et là, dans le bois, des restaurants, des cafés-concerts. Il fallait, dit-on, dîner à Mavretagn, au restaurant mauresque, connaître la haute société moscovite. Nous y fûmes menés. C'était un Français, le maître d'hôtel, qui nous reçut; il fallut visiter tous les pavillons, un à un, celui-ci dont les glaces avaient coûté tant, celui-là dont l'ornementation avait failli ruiner le propriétaire, tous ces cabinets où de riches marchands dépensaient en une nuit plusieurs milliers de roubles, avec un gros tapage de gens blasés.

PATIENTS, RÉSIGNÉS, LES COCHERS ATTENDENT SOUS LE SOLEIL DE MIDI (page [194]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE M. J. CAHEN.

Pendant le dîner, deux orchestres jouaient tour à tour, l'un civil, l'autre militaire, le meilleur. Des airs français, naturellement, comme le Chant du Départ, ou des morceaux d'opéra, comme l'ouverture de Guillaume Tell, nous furent offerts. Tandis que l'orchestre continuait de jouer, comme en sourdine, tandis que les lampes électriques filtraient leurs rayons au travers du feuillage vert, nous nous laissions aller à rêver un peu, dans une grande détente de l'attention.

Pendant ce temps, le maître d'hôtel contait l'accident de Petrovsky-Park, arrivé là tout près, lors de la fête du couronnement de Nicolas II. C'était la foule énorme se pressant pour la distribution des vivres, se bousculant pour arriver à temps, pour recevoir, puis les planches qui se brisent, au-dessus du ravin, les malheureux qui s'enfoncent là, s'entassent, s'étouffent, et la multitude des autres, alors, qui poussent toujours, qui passent sur le fossé comblé de morts, sur ce nouveau parquet qui ne s'enfoncera pas..., enfin les cadavres qu'on emporte toute la nuit, accumulés sur les chariots, et les noms, pendant quinze jours, emplissant les colonnes des journaux.

Nous songions ace peuple naïf et gai de Moscou, que nous avions vu tout au long du jour, et ce malheur qui l'avait frappé, nous paraissait d'autant plus triste et plus insupportable.