Il était tard déjà quand nos voitures nous ramenèrent à l'hôtel, par l'arc de triomphe d'Alexandre Ier, tout le long de la Vertskaïa. Le ciel avait quelque chose d'éthéré et d'immatériel, avec ses étoiles pâles et la lueur diaphane de son couchant. Les petites chapelles étaient closes; le peuple, ouvriers et moujiks, avait disparu; la Moscou russe dormait. Mais les lampes électriques semblaient triompher. À fond de train, des troïkas et des drojkis revenaient de Petrovsky; aux lueurs de l'électricité, ou apercevait parfois un officier et une femme, serrés l'un contre l'autre dans l'étroite voiture; sur les trottoirs, des filles passaient.

Entre Paris et Tomsk, à Varsovie, à Nijni, vous trouverez le marchand de Moscou. Depuis qu'il a quitté le caftan de ses pères, depuis qu'il fait peiner des milliers d'ouvriers, il va par toute l'Europe, l'Asie, pour vendre et pour acheter, pour jouir. J'eus le bonheur d'en voir un à Moscou même, chez lui, parmi son luxe, M. K... Il habite à Marosseïka une maison à deux étages, un petit hôtel d'allure occidentale. À l'intérieur, on trouve le confortable, le luxe moderne et cosmopolite.

En bas, c'est la bibliothèque, le cabinet de travail, la chambre du précepteur, celle de ses domestiques, celle de la gouvernante. À l'entrée, devant le grand escalier de pierre, un valet prend vos chapeaux, vos manteaux, et vous les rend à la sortie, sans jamais faire erreur. Au premier, habitent les maîtres; après deux salons, ornés de quelques Falguière «qui coûtent cher», on arrive à la salle à manger, aux buffets où s'alignent les services dorés, puis à la serre, au jardin d'hiver, où les plantes vertes «entretiennent la tradition de la verdure». Au-dessus, habitent les enfants et leurs domestiques. Un hôtel parisien ne serait pas disposé d'une autre façon.

Mais les chambres à coucher sont peu développées: le lit et les tentures ne préoccupent point les Moscovites comme les Français; on campe en Russie plutôt qu'on ne couche. Les couchettes sont petites et étroites, les draps peu larges; le plaisir du lit, «bien rollé», comme disent nos paysans, est inconnu ici. C'est que la maison tout entière protège du froid, nul souffle de l'atmosphère glacée du dehors n'y peut pénétrer, la vie s'isole et s'alourdit parmi les salles aux doubles fenêtres, où monte la chaleur des poêles.

Nous avions déjà parcouru l'hôtel, quand le «patron» vint nous rejoindre. C'était un homme de trente ans environ, bien bâti, d'allure nerveuse. Il était brun, portait de longs cheveux noirs, luisants; dans le visage de teint bronzé, les yeux noirs, légèrement bridés, brillaient derrière les lunettes d'or. Il avait le front haut, l'arcade sourcilière très développée. Il parlait le français très rapidement, avec de brusques arrêts, quand un mot lui manquait, sur ce ton chantant et avec ce zézaiement de beaucoup de Russes, quand ils parlent notre langue. Il se tenait tout près de son interlocuteur, et le fixait obstinément.

Dans sa vie de travail et de plaisirs, ce sont les qualités du moujik que vous retrouvez. Comme le paysan se résigne à émigrer, à reconstruire l'isba plus loin, dans la plaine; comme le soldat marche pendant 1 000 kilomètres en disant: «Nitchévo: ce n'est rien!» ainsi pendant des nuits, pour augmenter sa fortune et pour la manifester, M. K... dîne, boit du champagne, cause avec des marchands et rit avec des femmes.

«Voilà trois nuits que je ne dors pas, nous dit-il. Tous mes amis sont éreintés. Moi, je suis debout». Nitchévo, ce n'est rien.

UNE COUR DU QUARTIER OUVRIER, AVEC L'ICÔNE PROTECTRICE (page [196]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE M. J. CAHEN.