Sans doute, il ne boit plus de vodka. Mais une belle cave, voilà la marque d'une grande fortune! Les vieux vins de Bordeaux ou de Bourgogne, les marques de Champagne, les cognacs à 100 roubles la bouteille, voilà ce qu'il faut montrer au visiteur.

Comme nous paraissions peu sensibles à tout cet étalage, on nous montra l'écurie; son écurie est l'autre orgueil de M. K.... Il fait courir parfois, et il a remporté quelques prix à Moscou.

Dans une cour intérieure, assez sale, où la poussière s'accumulait entre les petits pavés inégaux, des brins de paille traînaient, des tas d'ordures. Dans les maisons particulières, comme dans les hôtels, ces cours intérieures sont toujours malpropres. Les écuries s'ouvraient là.

Un à un, sur la demande du maître, tous les chevaux nous furent amenés. C'étaient d'abord plusieurs paires de magnifiques Orloffs: au repos, ils payaient peu de mine, mais dès qu'on les faisait courir un peu autour de la cour, ces animaux nerveux se redressaient, le corps tout entier tendu. Ils ont la tête très fine, le poitrail très développé; c'est uniquement par le collier qu'ils entraînent la voiture. Ce sont surtout des chevaux de vitesse, ceux avec lesquels le patron, pendant les après-midi d'hiver, laisse derrière lui les autres traîneaux, à travers Petrovsky Park. Le cocher part à fond de train, puis s'arrête, va au pas. Qu'une troïka essaie de le passer, vite, il repart; et c'est avec ces alternatives, au milieu de la joie orgueilleuse du maître, que se fait la promenade. Des chevaux suédois à longue crinière, plus petits, plus trapus et moins nerveux, servent aux longs voyages; ils trottent souvent pendant 60 kilomètres sans manger ni boire, et arrivent frais.

SUR LE FLANC DE LA COLLINE DE NIJNI, AU PIED DE LA ROUTE QUI RELIE LA VIEILLE VILLE À LA NOUVELLE, LA CITADELLE AU MARCHÉ (page [204]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE M. J. CAHEN.

Tandis que leur maître causait, caressait ses chevaux, une foule de domestiques s'empressaient autour de lui. Quand nous étions arrivés dans la cour, ils s'étaient tous précipités, en courant, avaient demandé ses ordres. Maintenant, le long des murs, ils attendaient. Le maître tira une cigarette de son étui; en courant, l'un s'approcha, alluma la cigarette. Trois fois, il revint pour le même office. Le maître eut soif, un autre apporta de la bière. Un tout petit chat, sorti de l'écurie, vint se frotter contre ses jambes; un troisième serviteur s'approcha respectueusement et l'emporta. Je m'étonnai de cet esclavage domestique, de cet empressement à deviner et à satisfaire tous les caprices, et je dis mon étonnement.

«Oh! à Paris, me répondit-il, il y a aussi de bons domestiques! Mais nous ne sommes pas mal servis.»

Je songeai, en même temps, à ses ouvriers, ses autres esclaves, qu'il ne connaissait pas, qui ne pouvaient se signaler par un tel service. J'aurais voulu savoir s'il s'intéressait à leur vie, s'il avait souci de leur condition.