À la porte, sous un auvent, le vieux vendait toujours. Orloff nous présenta comme des «Français de Paris», ce qui fit sourire le moujik, sans qu'il parût comprendre; puis le guide plaisanta, tapota sur les bras nus de la bonne femme, la fit «tournevirer», lança quelques mots qui firent rire des soldats, et après force poignées de main, force salutations du vieux, nous redescendîmes vers le bateau.
C'était, tout autour du débarcadère, la même animation qu'à Kazan: tous les marchands de pommes, de pastèques, de kvass, les paysannes offrant leur lait, des débardeurs transportant des sacs de blé. Mais toute cette foule était bruyante, plus secouée d'une rude gaieté populaire; des soldats, dont on voyait partout les uniformes blancs parmi les jupes bariolées et les blouses rouges, s'embarquaient pour des manœuvres, et, dans un autre paquebot, entre le Sviatoslav et le ponton, les canons avaient été tirés. Notre public de troisième classe se pressait autour d'un petit cabaret de bois; chacun prenait un verre et se servait; le patron, souriant, se contentait de surveiller. Au coup de cloche, tous se dispersèrent, coururent au bateau.
Et le Sviatoslav une fois encore reprit le courant; le crépuscule défaillait déjà, mais ses lueurs affaiblies prolongèrent le soir indéfiniment. Tandis que la nuit avait avancé du fond de la plaine et que la lune, à l'horizon, se levait, incertaine et rougeâtre à l'ouest, le brouillard qui surgissait du fleuve semblait tenir en suspension des teintes rouges, sans éclat, sous le bleu sombre des flots. La nuit, le brouillard, les couleurs, s'élançaient de tous côtés, s'inséraient dans le paysage. La Volga elle-même n'avait plus son allure calme et douce, elle avait peine, semblait-il, à retenir ses eaux; ses berges semblaient moins certaines; la rive droite, moins haute, moins régulière, était entaillée par de larges golfes. Et tandis que les palettes brassaient l'eau plus nerveusement, et que le vent froid de la nuit cinglait déjà la figure, une inquiétude irraisonnée nous saisissait.
Puis, lentement, tout s'apaisa; la lune était maintenant haut dans le ciel; ses rayons se reflétaient en un long cierge tremblotant, dont les lueurs indécises venaient se perdre à l'entour du bateau. Des nuages passaient, mais si légers et transparents qu'ils n'interrompaient point les rayons des étoiles. Dans l'ombre, les rives redevenaient plus proches, plus secourables, et le moujik pouvait reprendre confiance en la grande rivière protectrice, en «la sainte mère Volga». Parfois des chants venaient à travers le silence: tantôt la mélopée lente des hommes de peine qui tiraient un bateau ou le déchargeaient, tantôt, sur une péniche, des mariniers qui se plaisaient à faire sonner leur voix dans le silence, sur les eaux. Ou apercevait les fanaux vert et rouge des bateaux qui remontaient; le travail des hommes ne s'arrêtait pas.
Et nous songions, dans la nuit, au tumulte des peuples qui s'étaient rencontrés là, au heurt des races et des hommes dont les souvenirs persistaient. Les races de l'Orient s'étaient avancées jusqu'à ces bords paisibles, puis elles s'étaient établies. Des Finnois d'abord, les Moraves, les Tchouvaches, les Tchérémisses et les Votiaks; des peuples primitifs et doux, vivant de la chasse et de la pêche, et dont de petits groupes isolés perpétuent aujourd'hui le nom et les coutumes. Puis c'étaient les hordes conquérantes, les Khajars, les Bulgares et les Mongols, dont les chevaux, arrêtés soudain sur la rive, avaient fait dérouler du sable dans les eaux calmes. Itil, Bolgary, Saraï, toutes les capitales ruinées, dormaient à l'entour de Kazan, héritière de leur grandeur, déchue aussi, mais vivante. Et maintenant la sainte rivière était russe tout entière; de Rybinsk à Astrakhan, elle ne reflétait plus que les armes impériales à la proue des bateaux, ou les lettres slavonnes de leurs noms. Mais le fourmillement des hommes était devenu plus grand, et les races qu'elle supportait, plus nombreuses. Elle avait enseigné le chemin à la race voyageuse des Grands-Russiens; vers l'Asie, elle avait entraîné leurs bandes nombreuses, comme autrefois le Dnieper emportait vers Byzance leurs blanches flottilles. Et tous partaient avec confiance, car la sainte Volga ne pouvait être trompeuse. Aujourd'hui, toujours, d'autres partaient pour peupler les pays nouveaux que le cours du fleuve avait faits leurs. Et d'autres races remontaient vers Kazan, Nijni ou Moscou, dont les désirs âpres et la curiosité avaient été éveillés par la venue de ces hommes blonds. C'était toujours «la route unie», la voie naturelle de ces pays, et elle coulait désormais, comme les antiques voies romaines, entre deux lignes de tombeaux.
Au matin, le bateau est entré dans la boucle de Samara. C'était une matinée toute blanche, où, devant le soleil, les brumes de la terre montaient purifiées. À droite, les monts élevés, couverts de bois sombres, paraissaient tout bleus dans l'air du matin; et le sifflet du Sviatoslav s'y répercutait longuement.
À Stavropol, ce fut le dernier arrêt avant Samara. Comme toujours, la ville était loin dans les terres; une route poussiéreuse, à larges ornières, y conduisait. Sur la berge, dont le sable fin brûlait, des tarantass étaient rangées; les petits chevaux piaffaient, secouaient la tête; et les sonnettes pendues à la douga faisaient entendre un carillon nerveux et impatient.
Puis les dernières heures s'écoulèrent avant l'arrivée; le soleil était haut déjà dans le ciel, et ses rayons dardés se répandaient sur l'eau, en flaques miroitantes. À la gaieté du matin, au fleuve qui manifestait sa puissance, l'imagination plus alerte répondait; elle évoquait une dernière fois les paysages accoutumés des derniers jours, la suite ininterrompue des hautes falaises, avec leurs bois et leurs villages, la plaine immense et ses plages sablonneuses, et cette large coulée de flots qui avait aidé si longtemps le labeur des hommes.
(À suivre.) Albert Thomas.