DANS LA PLAINE (page [221]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE M. THIÉBEAUX.

Par un gris matin d'août, nous sommes montés sur le «Transsibérien», et nous avons retrouvé le plaisir paresseux des trains russes. De Samara jusqu'à Oufa, nous avons traversé, pendant tout un jour, la plaine qui précédé l'Oural. C'était à l'infini l'étendue grise des champs fauchés. Près de la voie, les villages étaient rares, mais plus populeux, plus vastes; et ils se ressemblaient tous avec leur église, leur cimetière sous un bois de bouleaux, leurs isbas noires et pitoyables, et leurs petits enclos, où verdissaient quelques légumes, où des tournesols agitaient, au bout des tiges, leurs «soleils» jaunes. On les trouvait, de préférence, au bord des cours d'eau, petites rivières lentes qui avaient creusé dans le sol friable des vallées minuscules et abruptes.—Et plus loin, en voici un qui avait brûlé: ce n'étaient plus que des débris noirs, des tas de cendres à la place des meules, des planches noircies et brisées aux lieux où étaient les isbas. Pas un homme: sur l'ordre du feu, ils s'en étaient allés plus loin, vers cette Sibérie peut-être, dont les trains vagabonds avaient fait naître en eux le désir. Et l'on se répétait dans les wagons que deux cents maisons de Kazan avaient brûlé deux jours avant.

Dans les champs, les blouses rouges des faucheurs souriaient au soleil, et sur les routes, dont le ruban s'amincissait au loin, parfois un tarantass allait grand train, dans un nuage de poussière. Nous le suivions longtemps du regard, avec un sourire de penser à Michel Strogoff. Un bouquet de bouleaux, des chevaux dans un champ, deux ou trois isbas autour d'une gare, une petite mare, avec des herbes aquatiques, un bœuf blanc et des oies, c'étaient les plaisirs des yeux dans ces plaines grises.

Après midi, un grand vent a soufflé: de tous côtés, la poussière s'est élevée, ici plus fine au-dessus des champs, là plus obscure, plus épaisse sur les routes ou près des villages. La plaine se soulevait de partout. De petits arbres pliaient. Des chevaux effarés galopaient au hasard, et les bandes de corbeaux tourbillonnaient sur les villages. Le ciel était noir, et des gouttes de pluie, lourdes, tombaient déjà, faisant des taches claires sur les vitres poussiéreuses du train. Dans les champs, les moissonneurs rentraient sans hâte, sans effroi. Sur la route, une vieille femme ramenait un cheval. Des enfants continuaient de jouer au bord d'une mare. Mais l'orage s'est dissipé, a disparu; et plus loin, sous le ciel éclairci, le travail continuait. À l'horizon, quelques collines se sont profilées, premières hauteurs de l'Oural, et les nuages lourds, de teintes cuivrées, se sont arrêtés au-dessus, quand commençait le crépuscule. À Oufa, la nuit était tombée, et dans le Transsibérien, comme dans un grand hôtel roulant, la vie des longues soirées s'organisait.

Nous avons visité notre maison roulante. Après la locomotive et le fourgon à bagages, dont une partie était occupée par une machine électrique, le train se composait de quatre wagons, de ces wagons russes, hauts et larges, un peu lourds d'aspect, mais si commodes! La voiture verte, la première, était le wagon-restaurant; elle contenait les cabines des employés, de l'équipage, comme nous disions; puis la salle de bains, avec sa grande baignoire de marbre, ses robinets de douches et ses appareils de gymnastique; enfin, après un petit passage resserré où était l'office, la grande salle à manger. L'ameublement était simple, avec un bel air d'aisance: des chaises et un grand canapé de cuir sombre, un guéridon et de petites tables, une bibliothèque, un piano, des portraits du tzar et de la tzarine, et dans un coin de la salle, l'icône minuscule. Pas de cuisine: les buffets sont le charme de ces longs voyages. Aux gares, tous se pressent autour de leur comptoir, choisissent les portions et s'assoient à la table commune; souvent aussi, les garçons du restaurant emportent les plats dans le wagon, et le repas, moins pressé, augmenté de quelques hors-d'œuvre, se prolonge parfois longtemps, dans le bercement du voyage. C'est de Moscou, dans les coffres à provisions, entre les roues, que l'on a emporté les saucissons et les jambons, les œufs, le caviar, les harengs, les zakouskis indispensables. Aux gares, les marchés en plein air permettent de les renouveler.

UN PETIT FUMOIR, VITRÉ DE TOUS CÔTÉS, TERMINE LE TRAIN (page [218]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE M. THIÉBEAUX.

Puis vient un wagon de seconde, un large wagon à couloir, aux compartiments fermés tantôt par des portes pleines, tantôt par de simples portières.—Au milieu du wagon de première, tout un grand salon a été réservé, dont les canapés et les fauteuils sont recouverts de housses rayées rouge et blanc. Par les portes entr'ouvertes, on aperçoit les tables surchargées de livres, de tasses de thé ou de gâteaux, l'abat-jour vert de la petite lampe électrique, et de tous côtés, dans les filets, sur les banquettes, l'amas des valises et des oreillers. Enfin l'autre wagon de seconde termine le train par une sorte de fumoir, vitré de tous côtés, d'où l'on découvre en tous sens le pays parcouru.