Dans les couloirs, des tableaux annoncent la gare prochaine et les buffets; dans le salon des premières, de grandes cartes sont pendues, qui permettent de suivre la route; et l'on trouve dans la bibliothèque des livres de renseignements sur la Sibérie.

Cet hôtel roulant a son personnel: l'électricien, un petit bonhomme noir et toujours sautillant; le médecin, masseur et dentiste à la fois; les petits garçons de restaurant, le brun et le blond, toujours souriants, amusés de tout au long de la route, courant à chaque gare réunir les plats du buffet ou marchander les provisions; le maître d'hôtel et cuisinier, qui règle nos repas, prépare les œufs et le thé, et fait la note: il montre parfois sa large figure et sa barbe brune à la porte de l'office. Chaque soir, les garçons des wagons retirent, de dessous le toit, les oreillers, les matelas, et dressent les couchettes. Enfin deux ingénieurs (c'est ainsi qu'ils se désignent) surveillent la marche du train et font la joie des voyageurs. C'est à qui des deux en fera le moins pour conduire le train, pour examiner l'état de la voie, pour télégraphier notre arrivée; mais tous deux rivalisent de bons offices auprès des étrangers, de paroles aimables auprès des voyageuses. L'un, K....., barbe brune et beaux yeux noirs, était un joli garçon et qui le savait; notre guide l'appelait tsertsaïed, voleur de cœurs. L'autre, Sergui Serguievitch, grand maigre, à la barbiche blonde, aux yeux ternes, plus intelligent peut-être, mais à la figure usée déjà par les longues nuits de ripaille.

LES ÉMIGRANTS ÉTAIENT LÀ, PÊLE-MÊLE, PARMI LEURS MISÉRABLES BAGAGES (page [226]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE M. J. CAHEN.

Dans le train, c'est un va-et-vient continuel: du restaurant au fumoir, des compartiments au salon, les passagers goûtent, vingt fois par jour, le plaisir de ces petits voyages. Ils vont lentement, par le long couloir, devant les compartiments ouverts d'où s'échappent, avec la fumée des papirosses, des parfums de thé et des bribes de conversations bruyantes. Comme notre hôtel n'est pas grand et que le couloir est étroit, les rencontres sont fréquentes. Bientôt un sourire les égaie, et comme beaucoup le désirent, la conversation s'engage. Ils chantonnent tous un français pur et facile, et devant la carte du salon, dans l'isolement du petit fumoir, les entretiens se prolongent longtemps, sérieux et familiers, sur la Sibérie, sur la France, sur le mir russe, sur les études classiques ou sur Zola. De la part de tous, c'est la même amabilité, le même empressement curieux, avec tantôt plus de discrétion, tantôt plus de simplicité et de candeur.

Pendant le jour, le fumoir de l'arrière était toujours très occupé: on y trouvait habituellement une jeune femme et sa sœur, demoiselle blonde en robe rouge, avec une ceinture dorée, qui s'occupait avec patience de ses deux neveux, deux bambins turbulents et pleurnicheurs. À côté d'elles, un vieux Monsieur, tout enveloppé d'une houppelande grise, se perdait dans une vague contemplation du pays parcouru; c'était un personnage assez bizarre, composant toujours la simplicité de ses allures, et dont les paroles donnaient une impression de fausseté; quelques-uns d'entre nous l'appelaient le «pasteur protestant» et d'autres «le banquier en fuite». On ne l'aurait pas rencontré sans sa femme, une vieille à bonnet noir, toujours dans une attitude de déférence et d'approbation aux paroles et aux gestes de son mari; pour un peu, elle nous aurait appelés, afin de nous le montrer tandis qu'il distribuait du pain aux émigrants ou qu'il s'essayait déplorablement à jouer la Marseillaise sur le piano du wagon-restaurant.—D'un bout à l'autre du train, on se heurtait partout à un Américain, grand vieillard maigre et remuant, presque âgé de soixante-dix ans, et qui entreprenait un voyage d'agrément autour du monde: il levait très haut sa tête fine, encadrée de cheveux blancs bouclés, et faute de pouvoir parler français, distribuait quelques sourires. Son guide ne le quittait point, un gros homme blond, d'allure et d'accent tudesques. Il vantait fort «son Monsieur» et l'aidait naïvement à faire montre de sa richesse; à Tomsk, ils firent atteler une voiture «à trois chevals le premier jour, à cinq chevals le lendemain», comme il disait; mais un officier de police coupa les clochettes du pompeux équipage: les pompiers seuls ont le droit de se servir de clochettes pour annoncer l'incendie.

Pour nous, c'était dans l'intimité du petit salon que nous restions de préférence; quelques-uns agitaient déjà des projets de voyage au Baïkal, ou nous causions tous ensemble avec le commandant N... et Monsieur M.... C'étaient nos hôtes préférés, ceux dont l'hospitalité semblait la plus franche, la plus sérieuse. Et c'était chose importante que ce choix, dans un pays de mensonges comme la Russie!

Le commandant s'en allait à Vladivostok rejoindre son navire. Grand et vigoureux, de figure calme et sympathique, il parlait fort bien français, mais ses phrases devenaient alors comme plus timides et plus sourdes. Les enfants l'aimaient; lorsque nous descendions aux gares, il y en avait toujours un ou deux qui couraient vers lui; il les tenait par la main, et tout heureux et souriant, il se promenait avec eux le long des quais; «ils allaient voir ensemble la locomotive» et revenaient parfois avec une petite canne ou des fleurs. Lorsque le commandant parlait de la marine ou du Transsibérien, une lueur animait la douceur de ses yeux; ses paroles devenaient plus vives et communiquaient à tous un peu du respect et de l'admiration qu'il avait pour le tzar. Les récentes constructions de vaisseaux, les millions de roubles dont Nicolas II venait de décider la dépense pour l'augmentation de la flotte, la défense rapide et sûre de l'Asie contre l'Anglais (on ne redoutait pas encore le Japonais), tout cela l'enthousiasmait.

Avec lui, notre interlocuteur habituel était M. M..., riche entrepreneur, qui s'en allait plus loin que Tomsk, du côté de Krasnoïarsk, pour surveiller l'exploitation de ses mines. Grand et fort, comme tant de Russes, M. M... était un homme de trente-cinq à quarante ans; dans sa figure au teint mat, aux traits un peu lourds, ses yeux vifs brillaient encore avec plus d'intelligence, et de malice. D'esprit souple et riche, comme un Slave, il avait pourtant dans la discussion quelque chose de la logique et de la certitude mesurée de l'esprit occidental. Il aimait à faire la preuve de ses connaissances, citait Virgile, le récitait, et discutait sur nos auteurs; d'ailleurs, nul pédantisme. Hardi, entreprenant, il témoignait une sorte de dédain aristocratique pour ceux qui restent à la maison. Il aurait dit volontiers, avec le moujik, que le foyer rend bête et le voyage instruit: Pitchka prolchit, doroga outchit. Surtout il se montrait à tout propos convaincu de la grandeur de l'Empire, de la supériorité de sa race et de l'avenir du slavisme.