LES PETITS GARÇONS DU WAGON-RESTAURANT S'APPROVISIONNENT (page [218]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE M. THIÉBEAUX.

Le soir, lorsque l'électricité illuminait le train, la gaieté devenait plus bruyante. C'était l'heure où tous se trouvaient; dans la journée, les spectacles qu'offrait le pays distrayaient bien des esprits, mais personne ne résistait plus à la gaieté d'être ensemble. C'était dans le wagon-restaurant que la société se réunissait. Après le repas, lorsque la fumée des cigarettes emplissait la salle et que les verres de thé circulaient, les conversations devenaient plus vives, les voix s'élevaient peu à peu, et les rires. Le gros guide de l'Américain pressentait un plaisir, courait chercher son «Monsieur». Une demoiselle allemande se mettait au piano, attaquait une fois encore le début du Pas de quatre.—Le «pasteur-banquier» s'essayait à jouer la Marseillaise, et le gros homme se mettait à chanter.—Les enfants couchés, la demoiselle en rouge et sa sœur venaient prendre le thé; les autres voyageurs peu à peu envahissaient la salle, et par la porte entrebâillée de l'office, on voyait le maître d'hôtel et les employés du train, qui se bousculaient pour voir, ou qui se jetaient en arrière pour rire à l'aise.

Toute la nuit, le train avait suivi les longs méandres des rails dans l'Oural, et nous avons pu voir encore, dans les brouillards du matin qui s'allégeaient, les rivières aux lits encombrés de pierres, les forêts sombres et les hautes parois déchiquetées de la montagne; puis les dernières collines ont bleui à l'horizon, et nous sommes entrés dans la plaine. Trois jours de lent voyage jusqu'à Tomsk, trois jours de dorlotement doux et continu dans la grande maison roulante.

ÉMIGRANTS PRENANT LEUR MAIGRE REPAS PENDANT L'ARRÊT DE LEUR TRAIN (page [228]).—PHOTOGRAPHIE DE M. A. N. DE KOULOMZINE.

Avant Tchéliabinsk, nous nous plaisions à retrouver un peu de la précision et de la fraîcheur des paysages ouraliens. À droite de la voie, de grands lacs riaient à la lumière, et tout à l'entour de leur resplendissement, sur les pentes qui les bordaient, les isbas étaient rassemblées en de grands villages, comme dans la montagne, le long des rivières. C'étaient là, de loin en loin, comme de petites nations, des mondes isolés. La barrière de l'Oural, sous la ligne claire du soleil, fermait un côté de l'horizon; de l'autre, des brumes blanchâtres s'amassaient, et l'on aurait cru que leurs gazes et leurs mousselines montaient d'une vallée lointaine.

Plus loin, c'était le steppe. De chaque côté du remblai, il déroulait son étendue jusqu'à l'horizon. Partout l'herbe avait poussé, dans sa variété riche, dans sa puissance non contrariée. On dit qu'elle est superbe, lorsqu'au printemps, hors de la boue des neiges fondues, elle fait jaillir du sol ses floraisons éclatantes. Mais elle était belle alors encore, après que juillet avait commencé de la dessécher, avec ses fleurs rouges ou bleues, demi-fanées, avec ses tiges jaunies que le poids des baies avait courbées, et pourtant si hautes encore qu'elles atteignaient le poitrail des chevaux, et que les hommes y baignaient jusqu'à la ceinture. Quand le vent s'élevait, il gonflait ses vagues mouvantes, et leur houle grisâtre venait battre le chemin droit qui la coupait comme une digue. Parfois, des bois de bouleaux émergeaient, comme des îlots dans la mer, des grandes herbes, et nous aimions leurs jeunes taillis, avec leurs troncs blancs, leurs petites branches tordues et grêles, leur feuillage grisâtre et frémissant. Parfois aussi, c'étaient des lacs, d'un bleu sombre, ou qui reflétaient les volumineuses lueurs du crépuscule. Mais bientôt recommençait la plaine.