C'était aux heures de midi surtout qu'elle faisait éclater sa puissance. À travers l'air immobile, des niasses lourdes de chaleur s'affaissaient sur elle, et l'on aurait dit qu'elle frémissait toute, et s'offrait plus entière aux flamboiements du soleil. Les taillis de bouleaux semblaient plus petits et plus humbles, une touffe d'herbes un peu plus haute: tout se perdait dans l'unité de cette étendue. Et tout entière elle crépitait de vie. On entendait un murmure vague et formidable, qui sortait du remuement des hautes herbes: froissements de tiges et chocs de fleurs, bruissement des sauterelles, et grésillement de milliards d'insectes, qui luisaient sous le soleil comme des molécules de lumières.
Puis le crépuscule venait; la lumière d'or se diffusant d'abord dans tout l'horizon, le flamboiement des nuages, les dégradations infinies des teintes, dans l'enveloppement d'une buée rougeâtre, et tout enfin, quand les dernières lueurs s'étaient éteintes dans le ciel vaporeux et diaphane, cette lumière vert pâle qui persistait jusqu'au jour.
Dans la molle tiédeur de la nuit, la vie s'apaisait; mais le frissonnement de toutes ces petites existences montait encore de chaque touffe dans l'immensité sans écho. Tranquilles d'âme, dans le bercement indolent du wagon, nous avons passé là des heures délicieuses de rêverie: ce n'était plus le voyage haletant à travers les villes, les monuments qu'il fallait voir, les souvenirs qui se réveillaient: nous nous abandonnions tout entiers à l'influence douce de la puissance de la plaine.
À d'autres heures, son immensité effrayait; sa fécondité nous semblait mauvaise, dévoratrice d'efforts, useuse d'hommes, et toute notre tendresse se reportait sur les villes, sur les gares, sur tout ce qu'il y avait d'humanité tenace, groupée là contre le rail.
Rien n'est plus beau, en effet, que la concentration des efforts autour de ce chemin de fer que les ingénieurs ont étendu tout droit à travers le steppe. Autrefois, les marchands s'en allaient en longues caravanes vers Kazan, vers Nijni, porter jusqu'en Europe le thé et les fourrures, les produits de Chine et de Sibérie. Maintenant, c'est vers la grande ligne, vers les quelques villes qui la jalonnent que tous portent leurs pas; les trains, perpétuelles et régulières caravanes, recueillent aujourd'hui les denrées de l'Asie, et nous avons vu les interminables files de chariots, ou les chameaux qui les apportaient vers les gares. Il se peut qu'une raison politique et militaire ait décidé la construction de la nouvelle ligne, mais aujourd'hui le commerce s'en empare, et c'est avant tout l'œuvre de colonisation qui s'accomplira par elle.
Aux gares, nous rencontrions, de temps en temps, les trains habituels qui attendaient que le nôtre fût passé. C'étaient, à côté des tchinovniks et des autres riches passagers, la même foule que sur le pont du Sviatoslav: les marchands d'Orient, au teint bronzé, aux yeux bridés, aux cheveux crépus, toujours enveloppés de leurs longs manteaux, avec un bonnet d'astrakan, ou sur le sommet de la tête une riche calotte de velours,—des Kirghizes, indigènes, aux yeux vifs, au visage profondément ridé, à la barbe frisée, et que l'on voyait aussi le long de la voie sur leurs petits chevaux nerveux, ou devant leurs huttes; enfin, la foule des travailleurs russes, paysans émigrés, marchands, ouvriers de la voie.
L'AMEUBLEMENT DU WAGON-RESTAURANT ÉTAIT SIMPLE, AVEC UN BEL AIR D'AISANCE (page [218]). PHOTOGRAPHIE DE M. A. N. DE KOULOMZINE.
Les gares remplaçaient les caravansérails; beaucoup y logeaient, attendant le train qui devait les emmener; tous y arrêtaient pour les repas. De deux heures en deux heures, elles apparaissaient longtemps à l'avance, à l'horizon du chemin droit et blanc. Elles se ressemblaient toutes. Derrière de longs quais de bois, au milieu d'un petit jardin dont les fleurs voyantes tiraient les yeux, une maisonnette, aux boiseries découpées, dressait son toit rouge ou vert. Elle était presque tout entière occupée par le buffet, salle commune de ces nouveaux relais, où les voyageurs mangeaient et dormaient. Sur les murs, un tronc surmonté d'une image dorée représentait l'église à construire et mendiait une aumône aux voyageurs. Devant la gare ou sous un abri spécial, un tonneau contenait de l'eau potable, et un énorme samovar versait l'eau bouillante dans les théières. Près de la station, quelques isbas, la plupart en construction; les villages sont toujours loin dans les terres et il s'en construit là de nouveaux.