À presque toutes les gares, il se forme spontanément un petit marché. Sur une table de bois ou sur la terre, devant elles, les paysannes disposent des gâteaux de miel, du pain blanc ou noir, des melons d'eau et des pastèques, des poissons sèches ou des saucissons, des pommes de «kèdre» et des graines de tournesol, que les Sibériens ou les Russes grignotent toute la journée, des fruits sauvages, semblables à des groseilles; parfois il y avait des œufs, de petits œufs comme ceux des poulettes anglaises, des œufs frais! qui ne voyageaient pas dans les coffres d'un wagon depuis six jours. Sur une assiette, un jour, une marchande nous offrit exactement une trentaine de petits pois écossés. C'étaient des femmes du pays, grandes et fortes, aux traits vagues comme ceux des Russes, au visage marqué de taches de rousseur, aux yeux bleus, clairs et sans profondeur: la fatigue précoce des femmes qui travaillent les avait enlaidies, toutes jeunes encore. Elles portaient par-dessus leur chemisette une simple jupe voyante, qui les serrait à la taille, et s'enveloppaient tout le haut du corps d'un grand châle, d'éclatante couleur. Des enfants, des bambins, venus peut-être d'un village éloigné, offraient une bouteille d'un lait épais, crémeux, ou de petits pains noirs qu'ils vendaient 1 kopeck; dans leur visage bouffi par la misère, le sourire immuable de la race restait marqué.

LES GENDARMES QUI ASSURENT LA POLICE DES GARES DU TRANSSIBÉRIEN—PHOTOGRAPHIE DE M. THIÉBEAUX.

Plus près du train, plus attentif au voyage de la caravane nouvelle, tout un peuple d'ouvriers ou d'employés formait sur le quai des groupes bariolés et actifs; sur les piles de bois alignées, pendant près d'un kilomètre, avant ou après la gare, et sur le tender de la locomotive, on voyait une chaîne de moujiks et des bûches qui volaient, de blouse rouge en blouse rouge, jusque sur la machine. Au matin, toute une équipe faisait la toilette du train: les uns montaient sur les wagons, et à l'aide d'un seau accroché à une longue corde, emplissaient les réservoirs; d'autres manœuvraient une pompe à bras pour recharger la locomotive; d'autres encore inspectaient les graisseurs et faisaient sonner les cercles des roues. Toute une bande de femmes, armée de seaux, de chiffons et de balais, envahissaient les wagons et lavaient les couloirs.—Le chef de gare, en casquette rouge, surveillait ce travail, tout en causant avec le chef de train, en tunique noire à lisérés violets, avec les ingénieurs ou avec quelque voyageur. Immobiles et droits en arrière, deux ou trois «gendarmes du train», des hommes superbement bâtis, en uniformes bleus à brandebourgs rouges, et surmontés d'une toque rouge à haute bordure d'astrakan et à plumet.

Toute cette activité, ce fourmillement des hommes et des couleurs, nous paraissait plus minuscule et plus cher dans l'immensité du steppe. Longtemps, lorsque de nouveau, sur la voie toute droite, l'horizon attirait le train, nos yeux restaient attachés à ce petit point rouge ou vert, qui désignait encore le toit aigu de la station.

Et sur le blanc remblai qui avait coupé la plaine, le convoi roulait de nouveau. On sentait alors l'importance de la route nouvelle qui pénétrait la terre de fécondité, et nous songions que peut-être, un jour, dans les esprits innocents des peuplades d'Asie, le chemin de fer aurait sa légende, comme «la sainte mère Volga».

L'ÉGLISE, PRÈS DE LA GARE DE TCHÉLIABINSK, NE DIFFÈRE DES ISBAS NEUVES QUE PAR SON CLOCHETON (page [225]).—PHOTOGRAPHIE EXTRAITE DU «GUIDE DU TRANSSIBÉRIEN».