Point de villes, point de villages: toujours le steppe, où les poteaux des verstes se succèdent monotones. À peine, dans tout ce long voyage, deux ou trois grandes gares, et quelques heures d'arrêt. Les villes sont loin, toujours, parfois à 4 kilomètres de la gare qui porte leur nom, et il en résulte qu'un faubourg se forme là pour le commerce, pour le repos des voyageurs, pour l'abri des ouvriers, villages d'auberges et de campements qui supplanteront un jour les villes anciennes.
À Tchéliabinsk, nous avons erré au milieu des isbas nouvelles, groupées à leur aise dans la plaine unie et sablonneuse qui semble aboutir là. C'est comme la première étape de la civilisation; c'est «le point d'émigration» où tous les paysans attendent que les fonctionnaires aient réglé leur sort. C'est là aussi, sous ces hangars que longe la voie, que toutes les marchandises attendent parfois pendant plusieurs semaines d'être dirigées vers l'Europe. Au bord de la grande route, que suivent les longues files des télègues, on a l'unique impression d'un arrêt, d'un bivouac où chacun sait qu'il faut aller plus avant.—Ici comme à Omsk, comme à Taïga, comme dans tous les groupes d'isbas que la grande ligne a fait jaillir de terre, une église de bois a été ajustée; avec ses poutres équarries, elle diffère peu des isbas neuves, mais elle est surmontée de clochetons bulbeux et de croix grecques. Nous sommes entrés: on sentait l'odeur d'un office récent, et les rayons clairs, qui entraient par la fenêtre, illuminaient une atmosphère encore alourdie d'encens. De ce petit sanctuaire, il transpirait un air d'humilité, mais d'une humilité coquette, rieuse, orthodoxe. Le sacristain a pris plaisir à nous montrer les ornements en perles, les fleurs en papier et, sous une vitrine, le cercueil de Pâques que l'on expose au Vendredi-Saint. Tout cet attirail du culte, nous le connaissions pour l'avoir vu chez nous, dans les greniers des presbytères villageois, mais il était ici plus respecté.
UN TRAIN DE CONSTRUCTEURS ÉTAIT REMISÉ LÀ, AVEC SON WAGON-CHAPELLE (page [225]).—PHOTOGRAPHIE DE M. A. N. DE KOULOMZINE.
Le lendemain, c'était à Omsk que nous passions; le train a franchi l'Irtych sur un long pont de fer de 800 mètres de long, et nous avons aperçu la ville au loin, sur la rive droite. Ici, c'était encore une grande gare, caravansérail et entrepôt. Entre le fleuve et la station, un campement d'ouvriers blottissait contre la voie ses huttes recouvertes de terre. Un train de constructeurs était remisé là, avec ses dortoirs, avec son wagon-chapelle. Cette gare, ces hangars, cette grande roulotte, et tout là-bas ces bâtiments blancs, dont les façades dominaient les toits de la ville, tout marquait un nouveau point d'appui pour les colonisateurs. Devant la gare, le faubourg s'étendait; dans des cabanes, des paysans vendaient des poissons séchés, du lait et des fruits; une église était en construction, et nous sommes montés sur les poutres pour mieux découvrir la ville.
Comme on devait les aimer, ces villes dans l'immensité de la plaine! Elles n'étaient pas encore comme en Occident des agglomérations productrices, mais déjà des lieux de réunion, des marchés, des foires continuelles, où les hommes se retrouvaient, où, par le contact de tous, les marchandises devenaient des valeurs. Dans les hangars de Tchéliabinsk, les marchandises attendaient pour passer l'Oural; à Petropavlosk, une caravane de chameaux venait lentement vers la gare. Dans des stations, souvent modestes, nous avons vu de grands amoncellements de sacs blancs et de forme plate; les trains de marchandises en étaient chargés, et les télègues, sur les routes, douze, quinze, vingt ou trente en file, pliaient sous leur poids. C'était le blé, un petit blé, au grain dur, comme le blé irka de la Crimée. Et cependant nous n'avions aperçu, du train, que des champs peu nombreux, de petits rectangles plus gris dans l'immensité du steppe. Qu'adviendra-t-il quand tout sera mis en culture, quand des millions d'émigrants russes auront retourné la terre, quand les chemins seront devenus plus commodes, quand au lieu de passer par Moscou, il s'écoulera par les lignes nouvelles de Samara à la mer Noire, on quelques jours? Qu'adviendra-t-il de nos marchés, et comme les mesures de protection auront peu d'efficacité contre la pauvreté surproductrice du peuple jeune!
Et lorsque ces pensées nous envahissaient l'esprit, nous nous prenions à aimer davantage toute l'activité de la route paisible qui créait des nations et révolutionnait le monde. Ces gares et le grouillement de leur foule bigarrée, cette voie et le travail qu'elle suscitait, les ponts, ponts de bois à fleur d'eau et dont toutes les poutres craquaient sous la lourdeur du train, ponts de fer monumentaux sur le Tobol, sur l'Irtych et sur l'Ob, tout cela nous devenait plus précieux.
C'était surtout une joie vive que la rencontre de ces larges fleuves qui pénétraient le continent, et qui venaient nouer leur œuvre de commerce à celle de la grande ligne. Le dernier soir, nous avons traversé l'Ob; longtemps à l'avance, une teinte bleue légère, qui coupait le ciel avant l'horizon, nous avait désigné sa vallée. Puis, après une station, le train s'est engagé lentement sur le pont, et nous avons dominé le fleuve. Il était large de près de 1 200 mètres, divisé en deux bras, par une île de sable, où se dressaient de noirs sapins. Sous le soleil chaud de cette soirée, entre les deux gares qui bordaient son pont, il nous apparaissait plus puissant encore, plus dispensateur de civilisation et de fécondité.
À la gare de Samara, comme nous attendions le Transsibérien, nous avions remarqué des hommes, des femmes, des enfants, couchés dans une salle, à l'entour de la vaste bouilloire en cuivre rouge qui était le samovar de la station. Ils étaient là, pêle-mêle, parmi leurs misérables bagages, comme des paquets de haillons; leurs vêtements étaient crasseux, et les vives couleurs avaient passé; les touloupes qu'ils emportaient luisaient de graisse. Des millions de mouches assiégeaient cette misère, se posaient sur les hardes et sur les hommes, sur le visage des enfants, pauvres petits êtres chlorotiques qui ne prenaient plus la peine de les chasser. Quand on entrait, l'odeur violente de la misère russe et la fumée des cigarettes saisissaient à la gorge.