Sur le quai, on entourait un vieux moujik: de longs cheveux gris et bouclés encadraient son front ridé; dans son visage bronzé, les pommettes faisaient saillie et, profondément, les yeux bleus luisaient. Une barbe blanchissante coulait sur sa poitrine entre les deux côtés de la touloupe ouverte. Sous la touloupe, il portait la blouse rouge et le pantalon bouffant; des lacis de toile entouraient ses jambes. D'une voix douce et chantante, il racontait que dans le Gouvernement de Kazan toutes les récoltes avaient brûlé, qu'il était allé plus loin en voyage d'exploration pour voir des terres; et maintenant il revenait, il retournait chercher toute la famille qui allait partir s'installer là-bas.
VUE DU STRETENSK: LA GARE EST SUR LA RIVE GAUCHE, LA VILLE SUR LA RIVE DROITE. PHOTOGRAPHIE DE M. A. N. DE KOULOMZINE.
Ils étaient 200 000, cette année-là, qui partirent pour la Sibérie, pendant les quatre mois de l'été, et que l'on rencontrait en troupes inégales, répandues sur tout le parcours. Depuis que Gregori Strogonoff s'était heurté, pour la première fois, aux peuplades asiatiques, et que le kosak Irmak Timoféévitch avait envoyé à Ivan le Terrible la couronne de Sibérie, le peuple russe tout entier se sentait attiré par l'horizon nouveau du steppe; les «monts de la Ceinture» ne l'arrêtaient point; il sentait, par delà, l'immensité qui était à lui. Malgré le servage, malgré les peines sévères qui frappaient les fuyards, des aventuriers, des paysans plus épris de liberté, partaient; ils savaient passer les monts, se cacher, se terrer dans la taïga, et des communautés russes furent retrouvées plus tard à la frontière de Chine. De hardis chasseurs cherchaient les fourrures; d'autres l'or et les métaux, et les kosaks établissaient leurs ostrogui. C'était comme un retour vers l'Asie qui commençait. Et toute la masse paysanne, rivée à la glèbe, secouait son frein, voulait partir, puisque la plaine amie l'invitait au voyage, puisque l'horizon la demandait. Il fallait des mesures terribles pour la tenir là.
UN POINT D'ÉMIGRATION (page [228]).—PHOTOGRAPHIE DE M. A. N. DE KOULOMZINE.
Enfin, après des siècles, l'oukase parvint, l'oukase tant attendu, si souvent annoncé, qui déclarait les paysans libres; cette fois, il n'était point faux. Mais il leur fallait encore acheter cette liberté, payer des droits. Ils payèrent donc, et quand ils eurent payé, quand le chemin de fer qu'on n'avait point fait pour eux eut tracé une facile et large route au travers de l'Asie, la race se réveilla joyeuse; d'une irrésistible poussée, les forces naturelles, longtemps contenues, augmentées de tous les progrès modernes, exaltées par leur liberté, se précipitèrent.
Grande masse instinctive qui accomplit sans la connaître et sans la vouloir sa besogne prodigieuse! Ils n'émigrent point, comme les Allemands, pour créer des débouchés nouveaux au commerce de la métropole, répandre leur langue et partout le respect de leur nation! Ils vont plus loin, parce que la foudre a brûlé les isbas, parce que l'incendie a ravagé les moissons, parce qu'il n'y a plus assez de terres pour la population augmentée des mirs. Ils vont plus loin, parce qu'il y aura peut-être, là-bas, des terres où de grands propriétaires ne feront pas de procès aux petits moujiks imbéciles, où tout le sol, tout l'usufruit du sol appartiendra aux moujiks; ne dit-on pas dans les villages que le labeur est moins rude là-bas, que la terre est plus fertile avec moins de peine, et que toute la récolte appartient à qui la cultive? Et ils vont plus loin, comme les raskolniks et les stranniki, poussés, eux aussi, par leur rêve mystique, stimulés par leur désir de l'âge nouveau, cherchant de steppe en steppe la cité idéale, «le pays des justes», comme le héros de Gorki;—agissant d'instinct, surtout, sans souci jamais du lendemain, la conscience fermée, comme le torrent qui descend la montagne, comme le fleuve qui a crevé ses digues!