Que trouvera-t-il au bout de son espoir? La loi du 2 décembre 1896 l'a réglé: l'émigrant russe va d'abord gratuitement visiter les terres; puis il emmène sa famille. Parfois ce sont des mirs entiers qui s'arrachent au sol et vont établir ailleurs la nouvelle communauté. La terre concédée demeure la propriété de l'État; mais le paysan en a l'usufruit. Chaque émigrant masculin reçoit 16 hectares 5 ares de terre; on lui fait une avance de 30 roubles; on lui donne le bois pour construire l'isba.

Depuis ceux qui revenaient du voyage d'exploration ou qui attendaient le départ, dans le caravansérail de Samara, jusqu'aux paysans de Sibérie que nous avons vus au marché de Tomsk, nous en avons trouvé à chacun des moments de l'émigration.

Un soir, à la gare d'Oufa, il y en avait qui attendaient un autre train pour passer l'Oural; la pluie tombait, et les lampes du Transsibérien répandaient une lueur triste sur le bitume mouillé. Ils étaient tous, quinze ou vingt peut-être, entassés ensemble sur le quai; un monceau de femmes et d'enfants, enveloppés dans les touloupes, étendus là comme des cadavres. Une moiteur humaine s'exhalait cependant de ces paquets de haillons. La gare, trop petite, était pleine, et le train ne partait que le lendemain à cinq heures.

Tchéliabinsk est un point d'émigration: c'est là que l'administration russe règle le sort des communautés ou des individus; sous les hangars de la station ou dans les baraquements, la foule s'entasse en attendant que les passeports soient vérifiés, les terres assignées. On les recueille, nous dit-on, dans des constructions semblables à l'asile de Nijni; on les soigne, on les chauffe, on les nourrit, et c'est de là qu'on les dirige, par des voies diverses, vers les terres nouvelles. Comme nous nous promenions dans toute la gare, nous en avons vu qui allaient repartir, les formalités accomplies; ils souriaient tous, heureux de l'attente enfin terminée, heureux des champs qu'ils allaient ensemencer. Dans un autre coin, un moujik qui revenait d'exploration et qui avait peut-être un peu trop bu de la blanche vodka, délieuse des langues, plaisantait, nous raillait de payer beaucoup de roubles pour voyager, alors que lui, pauvre moujik, allait et venait gratuitement et, dans sa quatrième classe, arrivait tout comme nous.

Plus loin, dans une petite station, un groupe avait campé; avant de construire l'isba, ils avaient dressé près de la voie quelques abris de feuillage. Deux hommes sont venus d'abord, curieux de mieux voir le train et les voyageurs, puis des enfants qui couraient pieds nus, des femmes aux yeux clairs, aux traits plus réguliers et plus déliés que ceux des Grands-Russiens. Ceux-là venaient de Mohilef.

Plus loin encore, des isbas étaient en construction; des moujiks apportaient sur leurs épaules les troncs de sapin équarris, d'autres les ajustaient. Ici encore, ils ne récolteraient rien avant un an, et les femmes apportaient aux voyageurs des baies rouges et des pommes de hêtre, pour gagner quelques kopecks.

Et partout, au long de la ligne, on rencontrait leurs trains, les wagons rouges de quatrième classe, avec leurs petites fenêtres, et qui ressemblaient aux roulottes de nos bohémiens errants. Ils étaient entassés là, heureux pourtant, si, dans les gares, le samovar versait l'eau chaude en abondance, et s'ils pouvaient trouver des poissons séchés ou des fruits.

Ce qui nous frappait surtout, c'était la constante charité des voyageurs; à toutes les gares où nous trouvions des émigrants, ils nous avaient appris à distribuer aux femmes des morceaux de pain, des kopecks aux enfants. Jamais les émigrants ne demandaient; jamais les regards ne convoitaient; c'était en tous la même insouciante résignation. Cependant, la misère était grande, quand il avait fallu quitter le village incendié, les champs dévastés, ou que la famine, décimant les mirs, les avait boutés hors la province.

Mais si développée que soit la charité des hautes classes russes, la collaboration qu'elle crée entre tous n'est point suffisante; elle ne saurait empêcher bien des forces d'être perdues, dans leur libre expansion, sur la terre d'Asie. En poussant instinctivement de ce côté, dès l'instant où il a été dégagé de la terre, le moujik a déterminé de nouveau l'avenir de la race; il a traîné derrière lui le Gouvernement et les hautes classes, tous ceux qui détournaient trop souvent leurs regards vers l'Occident; il les a forcés de le suivre, d'aider son œuvre de leurs efforts et de leur science.

Celui qu'ils avaient négligé ou moqué, qu'ils avaient voulu plier à toutes leurs conceptions de politiciens occidentaux, les a dominés à son tour, parce qu'il est resté plus près de la nature, parce qu'il a obéi plus fidèlement à leur instinct de race! Tandis qu'ils étaient incertains du modèle, qu'ils forgeaient des plans de société, le moujik a agi, et tous se sont reconnus dans son action.... Mais qui sait si tout là-bas, à la limite de l'Asie, les combinaisons ambitieuses n'ont point, de nouveau, compromis l'avenir? Qui peut dire si l'œuvre pacifique de la race sortira intacte de la lutte présente?