V. — Tomsk. — La mêlée des races. — Anciens et nouveaux fonctionnaires. — L'Université de Tomsk. Le rôle de l'État dans l'œuvre de colonisation.

LA CLOCHE LUISAIT, IMMOBILE, SOUS UN PETIT TOIT ISOLÉ (page [236]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE M. THIÉBEAUX.

À Tomsk, où notre voyage aboutissait, nous avons eu la sensation de ce que devrait être toute l'œuvre russe, si elle était bien conduite: le moujik colonisateur pénétrait les autres races; les hautes classes l'aidaient par leur hardiesse dans les entreprises, par leur dévouement dans les fonctions publiques; le Gouvernement dirigeait et réglait les efforts. Et c'était une œuvre de civilisation, où la race qui colonisait se découvrait elle-même, dans l'exaltation de ses forces, fixait son caractère et se grandissait par l'action. Cette Sibérie occidentale, cette plaine immense avec ses bouquets de bouleaux, ses fleuves analogues à ceux de la plaine européenne, qu'était-elle autre chose qu'une Russie exagérée, et où il fallait refaire en plus grand le travail qui avait fait la Russie?

C'est pour cela que la force du peuple s'y exerçait plus obstinément à coloniser et que l'intelligence y multipliait les œuvres.

Nous étions arrivés tard à la gare de Taïga, où M. M... et le commandant N... nous avaient quittés; ils devaient suivre plus loin la grande ligne. Puis, pendant toute la nuit, le train nous a cahotés lentement, sur les 65 kilomètres qui séparent Tomsk de Taïga. Au matin, on nous a réveillés: nous étions devant une station blanche. Nous nous sommes levés, nous avons rassemblé nos bagages, et M. Orloff a sifflé des isvotchiks; Tomsk, comme toute ville sibérienne qui se respecte, était cachée à quelques verstes de sa gare.

Un tronçon de route conduisait jusqu'à une plaine vague, à l'herbe rare et jaunie, où les conducteurs de voitures s'étaient fait un chemin à leur gré. Des deux côtés de la route primitive, que des prisonniers étaient occupés à remblayer, à transformer en chaussée solide et définie, les sinuosités des ornières marquaient dans la boue ou la poussière les chemins les plus usités; les frôles drojkis ou les télègues manquaient à tout instant de culbuter dans des fondrières.

À la moindre pluie, cette plaine n'est plus qu'un vaste marécage, où les roues disparaissent tout entières. Quelques maisons se sont établies là, pourtant; des isbas sales, groupées autour d'une mare, sur le bord de la route, des traktirs borgnes, des marchands de fruits ou des fabricants de cercueils, tout un quartier d'aspect peu sûr, comme toujours ces alentours de gares sibériennes, sans administration ni police, où l'assassinat est fréquent, où «la nuit, comme nous disait un Russe, les moujiks ont coutume de demander les papiers». Puis nous sommes passés près d'une église à clochetons verts, et dont la cloche luisait, immobile, sous un petit toit isolé. Enfin, par une pente rapide où les cochers ont lancé leurs chevaux, nous sommes descendus dans la ville.

Dans une vallée que les collines de la rive droite de la Tome élargissent en cet endroit, elle a groupé ses maisons grises et ses toits verts, tantôt arrêtés au pied des hauteurs, tantôt envahissant leurs montées jaunâtres quand elles se rapprochent du fleuve; des dômes d'or n'y flamboient pas, mais comme dans un village, les murailles plus blanches de quelques églises ou la vive verdure d'un jardin illuminent d'un peu de gaieté cette mélancolie.