Il y eut bientôt un coin de la ville que nous connûmes mieux, un coin délicieux que nous avons affectionné davantage, durant les quelques jours que nous y sommes demeurés. C'étaient les environs de notre hôtel, l'hôtel d'Europe.

Dans une sorte de fossé, de vallon minuscule, et qui faisait songer à une carrière abandonnée depuis longtemps, un ruisseau coulait, l'Ouchaïka, qui coupait la ville en deux. Il roulait encore en cette saison un peu d'une eau malpropre, où des blanchisseuses cependant lavaient leur linge. À droite, cette dépression du sol était bordée par une large rue, une place plutôt, limitée par toute une rangée de boutiques basses, d'où parfois la muraille nue d'une église ou la façade régulière d'une maison moderne s'élevait. D'un côté, cette rue menait au pied de la colline, tantôt grise, tantôt égayée par les teintes claires d'un jardin; une chapelle blanche y riait sous le ciel chaud. De l'autre, elle aboutissait dans une vaste place, devant la berge de la Tome. Là, une église allongeait son mur, dont les fenêtres, ornées de vitraux, laissaient venir jusqu'à la rue le bruit des offices. C'était une assez grande église, mais elle avait un air pauvre et délabré. Dans ce pays où les plus simples sanctuaires ont un aspect neuf, où l'on rebadigeonne sans cesse les cathédrales du Kreml et les vieilles peintures, on prenait plaisir à voir ces murs, dont les plâtres tombés avaient mis la brique à nu, ces ornements d'or pâlis et cette teinte bleue du dôme, ternie par le rude climat.

NOUS SOMMES PASSÉS PRÈS D'UNE ÉGLISE À CLOCHETONS VERTS (page [230]).—PHOTOGRAPHIE DE M. THIÉBEAUX.

De l'autre côté de la rue, ou plutôt dans le milieu même de la chaussée, de petits arbres entouraient la chapelle d'une icône, étincelante de lumière. Elle était précédée d'un long abri, où de nombreux fidèles pouvaient se prosterner. Parfois, la voiture de l'icône stationnait là, une berline attelée de trois chevaux, où les moines la transportaient, quand des particuliers désiraient la recevoir, pour attirer sur leur demeure des bénédictions. Plus loin, c'était la place avec de petites halles, comme dans nos villes de province, avec un marché en plein air, très animé; tout autour, des maisons plus serrées, plus hautes et plus blanches: un nouveau quartier de commerce. Quelques pas encore, et l'on découvrait le cours de la Tome, une rivière bleue, plus large que notre Seine. Elle miroitait gaiement au soleil et se mêlait à la plaine, dans un horizon qui semblait tout proche. La ligne verte de l'autre rive, plus élevée, bornait le regard, et comme rien ne la dépassait, comme c'était partout au-dessus d'elle l'immensité vaste du ciel, l'imagination retrouvait la plaine qui recommençait.

À distance à peu près égale de la colline et de la Tome, une autre rue joignait la première au coin de l'hôtel d'Europe, et sur un pont de bois qui grondait sourdement au galop des troïkas, elle franchissait l'Ouchaïka. Elle venait, large et droite, depuis l'extrémité de la ville, depuis l'horizon clair qu'on apercevait là-bas, entre les deux rangées des maisons basses et leurs trottoirs de bois. Des files interminables de charrettes s'avançaient, par trente, par cinquante, comme de longues caravanes, au pas lent des petits chevaux, attachés souvent à la voiture qui les précédait, et les blouses rouges des conducteurs se dandinaient à côté. Comme à Tchéliabinsk, comme à Omsk, on avait sur cette route l'impression du plus loin, du plus avant, toujours; Tomsk n'était encore qu'un campement, une auberge sur la longue voie que suivait l'émigration. Par delà l'Ouchaïka, la route bordée d'une barrière contournait un instant la petite vallée creusée par le fleuve, puis montait toute droite vers la haute ville, où se groupaient, comme en un Kreml non fortifié, la cathédrale et le palais du gouverneur, l'Université et les bâtiments administratifs. C'était de là que descendaient les fils du télégraphe et du téléphone, et leur réseau enveloppait la ville. Quand venait le soir, les lampes électriques, suspendues à deux poteaux, répandaient en cercles leurs lueurs bleues.

TOMSK A GROUPÉ DANS LA VALLÉE SES MAISONS GRISES ET SES TOITS VERTS (page [230]).—PHOTOGRAPHIE DE M. BROCHEREL.