Grandes routes ou petits chemins, les rues de Tomsk étaient toutes semblables: une simple bande de terrain que l'on n'empierre sans doute jamais, limitée par les maisons qui la bordent, et, pendant l'été, rarement praticable aux piétons, soit que la pluie en ait fait un marécage infect, soit que le soleil, séchant la boue, y amoncelle la poussière. Par bonheur, il y avait les trottoirs, des trottoirs en bois, élevés au-dessus de la chaussée, et où l'on monte par des escaliers de deux ou trois marches. C'est sur cette estacade improvisée au-dessus de la mer de boue qui envahit les rues, que nous pouvions faire quelques promenades à travers la ville. De distance en distance, aux carrefours, en particulier, un parquet de bois, que la boue couvrait parfois, réunissait les deux trottoirs et permettait de traverser la rue. Les maisons étaient basses, avec des boutiques en sous-sols et de grandes enluminures d'enseignes. Une odeur de fruits s'en exhalait, parfois l'odeur des petites pommes vertes qui se vendaient partout, sur les étals du marché, dans les gares du Transsibérien, aux débarcadères de la Volga.
Mais plus que la ville, le peuple, la rue nous charmait. Ce n'était plus le bonheur naïf et à demi mystique du moujik de Moscou, quand il se confondait dans la sainteté de la ville; le travail était là comme plus positif: chacun paraissait plus ardent à sa tâche, définie et limitée. Les porteurs d'eau descendaient vers la Tome, avec leur petit cheval et leur tonneau; ils entraient dans le fleuve, et debout sur le rebord de leur véhicule, à l'aide d'une large écope, ils remplissaient le tonneau; puis, dans la boue, tous les muscles tendus, les petits chevaux nerveux gravissaient la berge. Sur le bord de l'Ouchaïka, quatre ou cinq isvotchiks formaient toujours comme une station de fiacres; ou les entendait à toute heure échanger leurs plaisanteries, mais le moindre coup de sifflet les mettait en émoi, et, rivalisant de vitesse, ils galopaient comme des cochers antiques, caracolaient devant le client, qui choisissait. Le matin, ils descendaient eux aussi dans la Tome et lavaient leurs voitures. Dans les rues, les marchands de kvass sollicitaient un achat; d'autres offraient des graines de tournesol, des sortes de prunelles et des pommes de kèdre. Et sur les trottoirs, il y avait des groupes de gens assis, causant ou grignotant des graines: c'étaient des dvorniks et des commissionnaires, toujours prêts à courir pour quelques kopecks.
De nos promenades parmi cette foule mêlée, nous avons gardé une impression bizarre de méfiance et de curieuse amitié. C'est que cette ville abritait, en effet, des individus de toutes nations, de toutes classes, de toutes qualités. Au milieu des Russes, des Polonais, qui sont nombreux ici, dit-on, et que nous ne savions discerner, on rencontrait des indigènes asiatiques, des Kirghizes ou d'autres races amenées là, des hommes au teint bronzé, aux cheveux noirs, aux yeux vifs, vêtus de longs manteaux, coiffés de toques à fleurs et que nous appelions d'un seul nom: des Tatars. Ça et là, quelques Chinois, presque aussi rares qu'à Nijni, éveillaient l'attention. Ils vendent librement du thé et des peaux, et font clandestinement le commerce de l'or. On nous désignait aussi des Sibériens plus vigoureux, plus massifs que les Russes: ils avaient, en général, le teint basané, moins pâle; les femmes étaient lourdes et fortes, sans beauté, et notre ami K... en tchinovnik insolent, leur lançait au passage un «Sibirskaïa!» de mépris. Il faut convenir d'ailleurs avec Catherine II «que les beautés de Iaroslav sont bien autre chose que les femmes sibériennes».
APRÈS LA DÉBÂCLE DE LA TOME, PRÈS DE TOMSK (page [230]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE M. LEGRAS.
Avec cette population confuse, Tomsk apparaît d'abord comme la ville orientale, le marché constant où les nomades, venus de loin, rencontreront les marchands. Mais en même temps que cette affluence, Tomsk a dû recevoir d'autres activités, qui ont augmenté l'âpreté des luttes; à coté des émigrants, des entrepreneurs, des tchinovniks, dont la foule s'est entassée là depuis cinquante ans, toutes les années lui ont amené des aventuriers et des condamnés. C'étaient des aventuriers déjà, ces brigands des rives du Don, que le kosak Irmak Timoféévitch avait entraînés avec lui à la conquête des régions nouvelles; et la Russie n'a cessé de produire de ces conquistadores, de ces hardis coureurs, moitié brigands, moitié chasseurs, qui allaient habiter dans les ostrogui des kosaks. Puis les «criminels» et les «politiques» ont été déportés là, pêle-mêle; on ne les distingue pas du reste de la foule; ils sont tenus seulement à la résidence, et se sont recréé bien souvent une «situation». Tel cocher est un ancien criminel; tel marchand a été condamné pour vol; tel prince célèbre, qui emploie ses loisirs forcés à faire des enquêtes sur la Sibérie, est un concussionnaire de marque, dont les exploits en ce genre ont le don de réjouir la haute société russe. Comment s'étonner que la police russe s'exagère encore ici, s'il est possible,—et que quelque haut fonctionnaire à l'uniforme imposant vienne, par exemple, nous interroger sur nos passeports, dont quelques traits le préoccupent! Pays neuf, où se ruent les appétits égoïstes dans une espérance de satisfactions plus amples; mêlée des races qui fait l'effort plus pénible et plus obstiné le travail; résidence de condamnés politiques à l'intelligence élevée, à la volonté ferme, et de criminels; ville au milieu d'un désert avec tous les raffinements des jouissances, où les passions seront plus âpres et les désirs plus véhéments! Fatalement ici, parmi la race vigoureuse, mais encore indécise, forte au bien comme au mal, le vice s'épanouira et il usera peut-être l'énergie du peuple!
LE CHEF DE POLICE DEMANDE QUELQUES EXPLICATIONS SUR LES PASSEPORTS (page [232]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE M. THIÉBEAUX.