Les hôtels sibériens donnaient bien cette impression; malgré leurs lampes électriques, malgré les belles salles de billard ou les salons de restaurant avec leurs orgues monumentaux et leurs pianos mécaniques, ils avaient une apparence d'auberge louche, où des domestiques hypocrites et crasseux devaient partager avec le patron les produits de leurs vols. À l'hôtel d'Europe où nous étions, c'était un spectacle curieux que le va-et-vient continuel des paysans qui venaient vendre aux voyageurs du pain, du beurre ou des fruits; en Sibérie, on ne demande souvent à l'hôtel qu'une chambre et un samovar; les Russes apportent toujours leurs oreillers et leurs draps et achètent leurs repas à ces marchands du dehors. Nous couchions tout en haut, à côté d'un ménage de domestiques, dont le sourire volontairement niais et l'empressement suspect nous tinrent toujours en méfiance.

À l'hôtel de Russie c'était autre chose; on n'y pouvait venir, à n'importe quelle heure du jour, sans y rencontrer quelques femmes, vêtues à l'avant-dernière mode de Paris, et qui étaient sans doute attachées à l'établissement. Là-haut, dans les salons particuliers, les conducteurs du train, les «beaux ingénieurs» et quelques tchinovniks de leurs amis célébraient avec elles leur séjour à Tomsk. Forts au plaisir comme ils pouvaient l'être au travail, ils passaient là les nuits et quelquefois la moitié du jour à chanter et à boire.

À une extrémité de la ville, quand on avait traversé les derniers faubourgs et qu'on atteignait la lisière des champs, un café-concert, un «jardin», comme on disait, était caché dans un assez joli bois. Le jour, il était désert; à peine un étranger y venait-il en promenade. Mais le soir, lorsque la nuit était tombée, les isvotchiks commençaient d'arriver; au-dessus de la porte d'entrée où l'on pouvait lire, en lettres de bois, le nom de l'établissement: Sad Rossia, deux quinquets répandaient une lueur faible. C'était une promenade délicieuse que de venir à cette heure-là, à la limite de la ville et de la plaine, au galop nerveux du petit cheval et parmi les cahots des ornières. Hors des maisons enténébrées, aucun rayon de lumière ne filtrait. Un souffle frais arrivait par-dessus la plaine, caressait le visage; dans le ciel illimité, les étoiles brillaient. Et il faisait bon encore dans les coins plus retirés, lorsque dans le feuillage où s'éteignaient les notes criardes, la fraîcheur du soir pénétrait et tombait lentement parmi les nappes de chaleur que le jour avait accumulées. Quant au concert, sous le baraquement où il était installé, on eût dit quelque concert de barrière; l'expérience de Nijni nous avait prouvé, d'ailleurs, qu'en cette matière, les Russes ne sont pas d'une grande exigence. Pour nous, bien qu'intéressés plutôt par la grosse sottise du public, nous sourîmes de pitié quand quelques malheureux chanteurs, hommes et femmes, en costume de marins français, vinrent nous chanter une chanson allemande sur l'air connu des Matelots. C'était là le plaisir des marchands, des petits fonctionnaires qui repartaient continuer leur noce dans les maisons de Tomsk. Quelquefois, dit-on, le moujik veut avoir aussi sa part de plaisir, et il détrousse le fêtard au bord du chemin.

Mais ce n'était point là tout Tomsk; les colonisateurs y poursuivaient leur labeur, et lui donnaient son caractère; les indigènes et les premiers colons qui avaient vécu sous la protection des kosaks, les Sibériens et les déportés, toutes les populations qui s'étaient formées là successivement, puis pêle-mêle, le flot d'hommes que le chemin de fer apportait pendant les mois des étés, tout se confondait là. À vrai dire ce n'était point, à ce qu'il nous parut, un peuple nouveau qui naissait, une race nouvelle qui se démêlait. Quels que soient, en effet, le caractère et l'avenir des autres Sibéries, ici, dans cette Russie nouvelle, identique de climat et de sol à l'ancienne, c'était l'œuvre primitive, l'œuvre instinctive et obstinée de la russification qui continuait de s'accomplir plus complexe encore et plus parfaite, puisqu'elle éprouvait plus de résistance.

Oui, c'était vraiment la Russie que l'on retrouvait dans sa primitive vigueur. D'abord, la masse anonyme des émigrants avait fécondé le sol nouveau. On les retrouvait sur la grande place, aux bords de la Tome, les jours de marché, vendant les fruits, les produits de la terre, devant leur télègue; puis ils repartaient au long des rues poussiéreuses, s'arrêtant parfois pour un achat, et sur la litière de foin, femme, enfants, toute la famille aux vêtements rouges, était entassée. Et c'étaient bien les mêmes paysans, plus bronzés seulement, moins pâles, et (peut-être était-ce une illusion!) de figure plus animée.

LA CATHÉDRALE DE LA TRINITÉ À TOMSK (page [238]). PHOTOGRAPHIE EXTRAITE DU "GUIDE DU TRANSSIBÉRIEN".

C'étaient eux encore que nous avons vus défiler en une longue procession, un jour de fête, celui des Préobrajéniés, où l'orthodoxie consacre les fruits de la terre. La veille, toutes les cloches l'avaient annoncé; les notes sourdes des bourdons ou les battements plus secs, plus allègres des petites cloches étaient tombés en pluie pressée sur les toits plats, dans les rues larges, et s'étaient perdus dans le ciel et sur la plaine. Au matin, ils avaient de nouveau chanté leur appel joyeux, et les paysans étaient revenus une fois encore avec tout le grouillement de leurs vêtements rouges; et les femmes étaient endimanchées, plus élégantes dans l'enveloppement de leurs châles neufs. Puis, dans un nouveau carillon, les processions s'étaient mises en marche, les étendards d'or en avant, les popes majestueux et hâtifs, enfin la foule naïvement heureuse, qui les suivait sans recueillement. Bruit des chants et murmure de la religieuse cohue, grouillement des vêtements clairs, et par-dessus tout, l'averse ininterrompue des carillons.

Et c'étaient encore des Russes que nous rencontrions aux hôtels, sur les trottoirs de bois, dans les bureaux des administrations ou dans les salles de l'Université, tout un peuple de fonctionnaires, d'avocats, de médecins, de professeurs, venus de Pétersbourg ou de Moscou, des marchands, de grands entrepreneurs. Sans doute, ce ne sont que des portraits trop exacts que ceux faits si souvent de ces hautes classes, sottement pliées à des coutumes d'emprunt, raffinées et sceptiques, et recherchant uniquement, parmi les intrigues des salons et de la cour, des satisfactions personnelles, de ces marchands égoïstes, âpres au gain, usuriers et voleurs, de ces tchinovniks, à la fois insolents et plats, qui profitent de l'anarchie administrative pour exploiter le peuple et voler l'État. Mais, dans la jeune génération, des éléments nouveaux se sont révélés: princes, commerçants et industriels délaissant Pétersbourg pour venir extraire de la houille en Sibérie, ou tchinovniks consacrant leur vie à amoindrir la souffrance du paysan et à assurer son voyage.