TOMSK: EN REVENANT DE L'ÉGLISE (page [234]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE M. THIÉBEAUX.

Après nos promenades dans la ville, ou lorsque nous étions las des plaisanteries d'un K..., il y avait un endroit solitaire où nous aimions nous réfugier: une chambre de l'hôtel de Russie, petite et claire, où il y avait du silence et du travail. Un fonctionnaire y logeait, un ingénieur agronome, chargé d'une répartition des terres. Nous l'avions rencontré sur le Transsibérien, et bien qu'il ne nous eût pas souvent adressé la parole, nous avions été heureux de le retrouver après le départ de nos camarades; sa modestie et sa douceur donnaient confiance. À toute heure du jour, lorsqu'il n'était point en voyage, nous étions assurés de le trouver devant sa table, entre des cartes et des mémoires, près du samovar qui chantait.

Nous aimions son isolement, son travail d'esprit net, énergique et lucide, qui réglait modestement la vie de populations entières, et c'était pour nous une vraie joie, lorsqu'il voulait bien distraire quelques minutes pour parler de son labeur, de ses fonctions, de toute la grande émigration. Nous aimions à deviner son dévouement qu'il ne disait pas, quand il nous parlait avec amour des campements, des nouveaux villages et de la qualité des terres.

Et nous resongions alors à la cohue des trains sibériens, du train de luxe surtout, à ces travailleurs qui venaient soutenir par la hardiesse de leurs entreprises, par leurs capitaux et leur intelligence, par leur dévouement de fonctionnaires, que la routine n'entravait point, l'instinctive poussée des paysans. Alors nous comprenions plus intimement le caractère et les paroles de M. M..., son mépris pour ces Français qui restent au foyer, qui ne savent point eux-mêmes exploiter leurs capitaux, qui préfèrent, dans la crainte des risques, les prêter à un État, et son admiration pour ceux qui savaient sacrifier les plaisirs aux vastes entreprises. Avocat et bien renté comme lui, un Français se serait fait dans les milieux intellectuels de la capitale une vie de dilettantisme oisif; lui, l'instinct colonisateur l'avait poussé, comme le moujik, et cette souplesse, cette jeunesse, d'un esprit qui voulait tout embrasser, aller au fond de tout, et que la science aurait enivré, il la sacrifiait à cette œuvre réaliste, ou plutôt il la consacrait comme une force nouvelle de civilisation. Puis nous nous rappelions la passion avec laquelle ils s'entretenaient tous du chemin de fer, des canaux, des terres à exploiter, des moyens de culture; nous nous rappelions ces histoires qu'on nous avait contées d'exilés politiques se donnant à la même œuvre, demeurant en Sibérie, même après leur peine terminée, pour coloniser encore. Et il nous semblait presque alors que nous avions part à leur activité, et que nous allions être entraînés avec eux dans l'immensité de leur œuvre.

TOMSK N'ÉTAIT ENCORE QU'UN CAMPEMENT, SUR LA ROUTE DE L'ÉMIGRATION (page [231]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

C'était cette joie qui les animait tous, qui les soulevait, qui les faisait déborder de force et d'espoir, et qui les entraînait sur les grands chemins. Enfin! ils avaient pris conscience de leurs destinées, de leur mission dans le monde; ils s'étaient déliés de tous leurs préjugés, de toutes leurs croyances d'Occidentaux que les circonstances politiques condamnaient à l'impuissance; ils avaient suivi le moujik, "l'humble camarade", qui obéissait naïvement à l'instinct de la race, et de cet instinct ils avaient pris une claire conscience. Autrefois, toutes les classes étaient isolées dans leur tâche, vivaient et travaillaient seulement dans l'intérêt de la couronne. Maintenant, toutes les forces étaient associées dans une œuvre commune, dans la besogne de la race, et les hautes classes devenaient ardentes à instruire le peuple par les écoles privées, par les sociétés d'instruction primaire, pour l'aire l'union plus féconde encore, et plus accompli le travail. Le caractère se fixait, se déterminait dans l'action par cette création d'une Sibérie, qui allait devenir comme le modèle de la Russie future.