UNE RUE DE TOMSK, DÉFINIE SEULEMENT PAR LES MAISONS QUI LA BORDENT (page [231]).—PHOTOGRAPHIE DE M. BROCHEREL.
Quand nous sortions de chez l'agronome et que nous nous retrouvions dans les rues de Tomsk, après ces moments de conversation et de rêverie, la ville nous semblait tout inachevée, non point endormie à la manière de la Grande-Russie, dans une indétermination séculaire, mais comme un prodigieux chantier, où l'on hâtait la construction de la cité prochaine. On n'en pouvait douter à l'heure qui précède le crépuscule, lorsque des coulées d'or pâli glissaient à l'horizon; ça et là, c'étaient des places nues, baignées de clarté, des espaces non bâtis encore; une palissade de bois entourait encore la cathédrale inachevée; les rues boueuses semblaient des alentours de palais en construction, détrempées par les mortiers, défoncées par les lourds chariots; là-bas, les maisons grises n'étaient plus que des baraquements d'ouvriers, et les hauts poteaux du télégraphe, du téléphone, des lampes électriques, formaient l'échafaudage géant de la ville future. La Tomsk actuelle semblait plus frêle, plus au ras du sol, dans le triomphe de cette lumière vermeille qui la submergeait; mais on pressentait la ville définitive et solide qui devait naître.
Nous sommes allés à l'Université. Elle est isolée dans un bois de bouleaux, là-bas, à l'extrémité de la ville, passé la cathédrale et le palais du gouverneur. Son domaine s'étend au long d'une large route dont l'autre côté est semé de villas, prenant leurs aises dans des jardins boisés. Nous avons découvert les longs bâtiments blancs où elle s'abrite; les isvotchiks ont franchi la barrière du bois et nous ont menés par une allée solide, bien sablée, devant la grande porte.
Nous nous réjouissions à la pensée que nous allions trouver des étudiants russes, qui nous diraient leur travail, leurs projets, un recteur que les conditions mêmes de notre voyage intéresseraient et qui allait nous parler à la fois de nos Universités et de celle de Tomsk, des études qu'on y faisait, des programmes!... Nous espérions qu'il serait tout heureux de nous recevoir, de nous donner en abondance des renseignements, de nous faire connaître des "camarades" de Sibérie. Il y avait bien de la vanité, peut-être, dans ces imaginations; mais elle était si naturelle!
Nous fûmes déçus. Nous avions oublié pour ces camarades ce que nous n'oublions pas pour nous-mêmes, qu'ils avaient aussi des vacances en Sibérie! Chez le recteur, notre visite fut pénible; il y mit infiniment de bonne grâce; mais, chose qui nous étonna! malgré dix mois de séjour en France, il baragouinait à peine quelques mots de français. Devant un si haut personnage, Orloff semblait s'effacer. Nous aurions pu audacieusement risquer un discours latin; la conversation se fit en allemand, très laborieuse. Nous avons compris que l'Université ne se composait encore que d'une faculté de médecine,—car c'était de médecins que le besoin se faisait sentir tout d'abord en ces pays neufs; qu'une faculté de droit allait ouvrir à la rentrée prochaine, que les autres viendraient plus tard. Puis il nous apprit que les élèves étaient en vacances, qu'ils étaient externes, que quelques-uns cependant logeaient dans un pavillon particulier, qu'il nous désigna dans un coin du bois, primitive Sorbonne de l'Université qui naissait! Le recteur nous avait l'air d'un administrateur bienveillant et doux; il était gros, un peu crasseux, nonchalant, peu intéressé au fond, et nous cachait mal l'ennui que lui causait notre visite.
Le lendemain, le bibliothécaire devait être là; nous sommes revenus le trouver. C'était un homme encore jeune, un peu hirsute, qui cachait dans sa barbe un visage malicieux: on devinait derrière les lunettes la vivacité de ses yeux de myope, son regard limité et aigu. Il parlait un français agréable, et se servait assez drôlement des préjugés accoutumés contre nous. Il savait les noms des voyageurs qui étaient passés par Tomsk et racontait sans rire l'histoire de leurs méprises. Plein de prévenance et fort instruit, il connaissait admirablement les trésors confiés à sa garde, toute cette collection dont le fond principal est constitué par l'ancienne bibliothèque du comte Strogonoff. Il nous a montré des éditions rares de Boccace, de Lucien, de Daphnis et Chloé, de la Pucelle, la plupart ornées de fines gravures du XVIIIe siècle. Il cherchait les plus licencieuses, pensant peut-être que c'étaient celles-là auxquelles des Français devaient prendre le plus de plaisir; d'ailleurs il connaissait fort bien leur place.
Il nous fit remarquer encore une vieille bible allemande du XVIe siècle, une chronique depuis l'origine du monde, vieux livre en lettres gothiques, édité à Nuremberg en 1493, de pittoresques reproductions de Sainte-Sophie, toute une collection de vieilles estampes pour les œuvres de Shakespeare, enfin des livres de la bibliothèque du roi de France, reliés en rouge avec des fleurs de lys d'or, et il s'est donné la petite satisfaction du Moscovite qui montre au Kreml nos canons de 1812: «Vous ne les avez plus!», répétait-il. Plus loin, sur une édition de Lucrèce, il s'est fort amusé à nous faire lire, à haute voix, une page de latin. Enfin, il nous a salués cérémonieusement et est retourné à son travail.
Ça et là, dans les rayons, nous avions aperçu, non sans étonnement, les œuvres de Guizot, le XIXe siècle de Michelet, surtout d'assez nombreux traités d'économie politique, enfin des écrits de Pecqueur, de Proudhon et d'auteurs socialistes.