Longtemps, bien longtemps, presque depuis le jour où Pierre le Grand avait rêvé de faire de la Russie la représentante de l'Europe en Orient et l'héritière de sa politique traditionnelle contre le Turc, une sorte de discordance profonde avait régné entre l'État et le peuple. Pour faire la Russie plus forte, pour dégager son corps entravé et massif, Pierre le Grand avait dû lutter contre les nations occidentales et avec leurs propres armes. Alors il avait créé cet État moderne, à l'européenne, création artificielle et voulue, qui avait soulevé tant de haines. Contre la Suède, contre la Pologne, contre la Prusse, contre l'Autriche, ses successeurs avaient poursuivi ses guerres et ils avaient perfectionné ses institutions européennes.
Mais le peuple ne suivait pas: sourdes, les oppositions persistaient; et dans la masse amorphe de l'immense nation, l'État centralisé n'avait point de racines. Parfois, il est vrai, lorsque la lutte contre le Polonais hérétique ou contre le Turc impie réveillaient les vieilles croyances, il semblait momentanément qu'il y eût accord entre la nation russe et cet État moderne; l'enthousiasme pieux et le calcul des princes semblaient tendre au même but. Parfois encore, à quelques moments terribles de son histoire, la Russie connaissait cette unanimité profonde entre le Gouvernement et la masse qui atteste l'existence d'un peuple; dans le péril de 1812, par exemple, lorsque l'ennemi souillait le Kreml, lorsque les savants d'Occident devaient abandonner la défense au vieux Kutusow, alors le peuple se sentait groupé autour du Gouvernement moderne, et le Gouvernement moderne se mettait au service du peuple. Mais cette unité n'était que passagère; la crise passée, les princes et les leurs continuaient d'intriguer, de lutter en Occident, tandis que la nation, sacrifiée et résignée, rêvait, dans la misère, du jour heureux où le tzarisme donnerait enfin aux moujiks et les terres et le bonheur.
Mais où les trouver ces terres? où le trouver ce bonheur? Au loin, dans la plaine, la race errante et vagabonde les cherchait, la race colonisatrice qui depuis Novgorod-la-Grande et Moscou avait peu à peu envahi, conquis, russifié l'immense pays. Le jour où le chemin eut été désigné, le jour où le voyage enfin fut possible, des masses partirent. Coûte que coûte, il fallut suivre; le Gouvernement, lui aussi, dut se retourner vers l'Asie; il dut aider le peuple dans son labeur sibérien.
De là vient l'originalité étrange de cette colonisation sibérienne: elle ne procède pas d'une tradition politique, comme celle qui s'accomplit dans le Brandebourg; elle n'est pas l'œuvre voulue, systématique d'un État qui dirige tout, qui conduit tout. Elle n'est point due, non plus, comme la colonisation du Far West à des initiatives individuelles et réfléchies; on ne les rencontre ici que dans les hautes classes et en nombre limité. Elle est seulement comme la continuation, le prolongement de l'œuvre instinctive de colonisation et d'assimilation qui caractérise la race russe.
Mais alors on conçoit le rôle propre qui doit être celui de l'État russe; Gouvernement paternel, par tradition, il a le devoir de protéger, d'aider les masses instinctives dans leur poussée vers l'Asie; c'est à l'œuvre pacifique de colonisation qu'il doit consacrer ses ressources nouvelles. Mais l'œuvre entreprise exige aussi qu'il soit un Gouvernement économique et industriel. Il répondrait ainsi à la conception politique de la haute classe. M. M... et tous ceux que nous avons rencontrés aimaient à nous répéter alors qu'il était oiseux de discuter de la forme du Gouvernement. L'essentiel était que le Gouvernement favorisât les entreprises, fît des enquêtes, établît des communications, répandît partout le bien-être et la prospérité. Et c'était avec enthousiasme qu'ils décrivaient l'œuvre de l'État, la construction des chemins de fer ou des canaux, les enquêtes, les règlements de l'émigration, et cette union économique que l'activité centralisatrice allait réaliser entre les pays divers de l'immense Empire.
C'était là le point de départ; mais, sans doute, en admettant même que les événements violents, qui troublent parfois les évolutions les plus sûres, ne bouleversent point cette œuvre, en admettant même que le tzarisme ne se laisse point tromper par sa puissance nouvelle et ne compromette point par de folles entreprises l'énergie sûre de la race, qui ne voit les conséquences infinies et certaines d'une telle transformation? Lorsqu'à l'usage, dans le pays désormais exploité, les problèmes économiques seront devenus plus complexes, les intérêts des individus et des entreprises plus enchevêtrés et plus mêlés, alors la bourgeoisie et le peuple, voudront connaître et discuter du Gouvernement. La nation s'est consacrée à la colonisation, au commerce; la colonisation et le commerce la ramèneront à la politique. Par ce caractère industriel et commerçant de l'État, les questions économiques deviennent fatalement des questions politiques; les appétits surexcités feront sortir le peuple russe de sa résignation séculaire. Les questions sociales surviennent; et l'on sait quelles racines vivaces elles ont dans les âmes russes: rêves mystiques du communisme paysan, exaltation de la jeunesse pensante, christianisme d'un Tolstoï, sans compter ici encore les souvenirs et les leçons de nos luttes occidentales, toutes ces aspirations soutenues par les désirs matériels voudront être satisfaites. Que de changements inouïs le travail instinctif du moujik aurait fait germer!... Mais qui sait si l'État comprendrait bien sa tâche! Qui sait si les traditions du passé ne compromettraient point l'œuvre nouvelle et grande qui s'offrait à lui!
(À suivre.) Albert Thomas.
LA VOITURE DE L'ICÔNE STATIONNAIT PARFOIS (page [230]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE M. THIÉBEAUX.