Dimanche 21/9 août.—Ce soir, nous avons retrouvé notre train; il était propre, remis à neuf, devant la gare blanche et coquette. Nous étions arrivés longtemps à l'avance, et nous nous sommes mêlés à la foule qui était venue pour voir le départ du grand train ou pour le visiter. Hors des petits groupes de toilettes claires et d'ombrelles blanches, des voix féminines s'élevaient; plus loin, parmi les blouses rouges des moujiks, ou n'entendait que le grignotement des pommes de kèdre, ou des graines de tournesol. Tout souriait: c'était la joie du crépuscule approchant, la joie du lent voyage et du retour. La cloche nous a semblé tinter avec plus de solennité; les adieux ont été plus tendres, plus prolongés que de coutume; un dernier tintement et, sur les rails, le glissement indolent a recommencé.

Autour de Tomsk, s'étendait une fraîche campagne toute bosselée de collines que les troncs blancs des bouleaux avaient parées: dans la prairie, ainsi limitée, une rivière coulait. La mélancolie d'un soir d'automne, déjà, transpirait de ce paysage. Les feuilles n'avaient pas encore pris leurs teintes d'or, mais elles étaient comme séchées, d'un vert sans éclat. Une lueur rose flottait dans un brouillard à l'horizon. Ça et là, dans le ciel, quelques nuages, gris bleu s'effilaient, et les troncs mauves des bouleaux semblaient refléter quelque chose de leurs teintes étranges. La nuit était tombée quand nous sommes arrivés à Taïga.

Lundi 22/10 août.—Nous avons retrouvé dans le train l'Américain et son guide, et la demoiselle en rouge qui revient à Pétersbourg, toute seule. Nous occupons, Dujardin et moi, un compartiment, et personne ne viendra nous déranger de tout le voyage. M. A..., un musicien, d'origine grecque, est notre voisin: visage brun, cheveux noirs, parler gras et vêtements clairs, grand causeur et qui trouve pourtant moyen d'être discret.

Ce matin, un accident est arrivé à la machine; deux heures environ, nous sommes restés entre deux gares, attendant une locomotive. C'était passé l'Ob, dans le steppe. Les voyageurs sont descendus. À droite, un taillis de bouleaux entourait une petite mare, et dans ce terrain marécageux, des plantes grasses avaient poussé; des essaims de moustiques empêchaient d'avancer. De l'autre côté du remblai, on était plongé dans les hautes herbes, fourmillantes de vie. Tandis que les garçons du restaurant cherchaient des baies sauvages, de petits fruits noirs ou rouges, dont ils étaient friands, tandis que le guide pétersbourgeois photographiait, et qu'Avierino s'essayait à marcher sur un rail, nous avons cueilli des fleurs, et nous avons eu plaisir à détailler l'infinie variété des herbes. Il y en avait de droites et d'élancées, dont la tige souple se terminait par des vrilles, et garnies d'un duvet que le moindre souffle faisait envoler. Il y avait aussi des quantités innombrables de fleurs rouges que la sécheresse avait plus ou moins assombries, et qui, vues de loin, en masses, teignaient la plaine d'un brun merveilleux. Hors des herbes grasses, la multitude des graminées élançait ses épis argentés et mouvants, qui luisaient comme un vol d'insectes dans un rayon de soleil. Au milieu d'elles, des ombelles épanouissaient leurs disques roses ou violets. D'autres agitaient des clochettes bleues; des immortelles faisaient des taches d'un grenat sombre, et des marguerites sauvages cerclaient de pétales de feu leur centre noir. Au travers de ces masses, parmi la forêt des tiges, les menthes humbles, dont on découvrait près de terre les fleurs violettes, exhalaient leur parfum. Et là aussi, sur le bord du remblai, les lychnis, les compagnons blancs, inclinaient leurs clochettes blanches, comme sur le bord de nos routes.

Mardi 23/11 août.—Toujours la monotonie du steppe: à droite, à gauche, les yeux avides d'émotions accueillent avec empressement tout spectacle inaccoutumé. Ici, la mélancolie d'une forêt brûlée, avec ses troncs de bouleaux noircis, ses feuilles recroquevillées et rousses qui pendent encore; là, au passage, un Kirghize, sur son petit cheval.....

..... Petropavlosk, toute une grande gare: des marchands, des émigrants, des flâneurs. Derrière une plaine sablonneuse, stérile, lentement ondulée, des façades blanches émergent, luisent au soleil: des bureaux, cela est sûr; des maisons d'administration, où parmi la paresse et le vol, l'œuvre des colonisateurs s'accomplit encore.

Plus loin, une petite gare dans un bouquet de verdure.

Nous causons; nous jouons aux dominos, nous regardons les gravures du voyage du tzarévitch en Sibérie ou dans l'Inde. Mon camarade prend des notes sur un livre de Dolgoroukov, établit nos comptes, écrit des lettres. À chaque gare, il court chercher des fleurs nouvelles. Ce soir, il en a rapporté de merveilleuses, toutes violettes, tige, feuilles et fleurs, comme si on les avait trempées dans un bain de couleur,—couvertes de duvet,—douces au toucher.