UN TAILLIS DE BOULEAUX ENTOURAIT UNE PETITE MARE.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Mercredi 24/12 août.—À Omsk, à Petropavlosk, à Kourgane et à Tchéliabinsk, des voyageurs nouveaux sont montés: marchands, tchinovniks, ingénieurs, deux officiers.

Dans un compartiment, nos «ingénieurs», puis un nouveau venu, André Andrévitch, de figure plus fine, aux yeux plus brillants derrière le lorgnon, plus sérieux et plus réfléchi, sont assis toujours auprès d'une même voyageuse, et font d'interminables parties de cartes; la dame ne cesse de fumer des papirosses, dont les cartons jonchent le tapis. K... est bruyant; c'est lui qui marque: il marque à la craie, à même le tapis vert de la table, de grands chiffres blancs, qu'une petite brosse n'efface, qu'imparfaitement, après chaque partie. Au bout de plusieurs heures, lorsqu'ils sont las, ils viennent causer avec nous; ils aiment à parler des popes crasseux et répugnants, à railler leur famille nombreuse et misérable, et se moquent des prétentions de leur femme, la popadiana: ils n'en feront que plus de signes de croix aux offices.

Dans le fumoir, à l'arrière, la demoiselle en rouge, un haut fonctionnaire, deux officiers et le musicien. Ce dernier scande la marche du train, et on l'entend parfois qui, tout seul, bat la mesure: τουτο μἑν, τουτο δε; ou encore τουτον τον τρὁτον, quand les roues sautent d'un rail à l'autre.

LES RIVIÈRES ROULAIENT UNE EAU CLAIRE (page [244]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Des deux militaires, l'un est un officier supérieur attaché au gouverneur d'Omsk: c'est un homme de taille moyenne, d'allure un peu lente, d'aspect modeste; un honnête visage russe, des yeux intelligents; une voix douce, un parler lent. Il nous raconta qu'il conduisit jadis, à travers le gouvernement d'Omsk, Henri d'Orléans et Bonvalot, et nous vante l'amabilité de «notre» prince. Il ne parle du tzar et de l'État qu'avec beaucoup de respect, infiniment d'affection.... Chose rare en Russie! il cause seulement de ce qu'il sait, de la campagne des Balkans à laquelle il a pris part, de l'organisation militaire russe; et à son tour, il nous demande des renseignements sur notre armée, sur nos écoles spéciales.

Par contre, son compagnon, jeune officier de l'Académie de guerre, est insupportable. Dans un visage plat, des traits durs, des yeux vifs, une moustache blonde peu fournie, sur une lèvre tombante et grossière; jambe fine et pantalon collant; le dolman pris à la taille; une voix aiguë et sifflante, insolent et fat de toute sa personne. Aux gares, il parlait fort pour attirer sur lui l'attention. Trois sujets de conversation: le jeu, les chevaux et les femmes;—posant au désillusionné, au misogyne, au pessimiste, et ne dédaignant pas de dire des grossièretés devant des jeunes filles.

Ce soir, tout un petit concert dans le wagon-restaurant: les artistes ont quêté pour l'orphelinat de Moscou.