Entre Miask et Oufa s'étend la région de l'Oural méridional, nettement définie par sa hauteur entre les deux plaines de Sibérie et de Grande-Russie.—La ligne se déroule dans la montagne, sur les pentes et les montées: elle suit la vallée des rivières, coupe comme une écharpe blanche le flanc des collines, s'abrite sous les roches à pic, ou dans de vastes circuits dont on aperçoit longtemps à l'avance l'autre extrémité, contourne les gorges plus profondes. La voie est peu solide, les pluies plus fréquentes; les gelées et les débâcles du printemps minent, chaque année, le remblai. Les ingénieurs sont attentifs; on entend tour à tour ahaner la locomotive et les freins grincer. Mais, dans cette lente promenade, les yeux jouissent davantage de la nouveauté, de la fraîcheur du paysage.

C'est comme un monde isolé et fermé, une forteresse de rochers, battus par la mer des plaines et qui les domine de la ligne bleuâtre de ses remparts. On dirait que les nappes lourdes de la chaleur, qui s'affaissaient uniment sur l'immensité du steppe et exaltaient partout la vie de l'herbe, n'ont pu pénétrer ces vallées et qu'elles sont demeurées au-dessus de leur atmosphère fraîche, impénétrable. Le matin, on avait froid. Le ciel était pâle, comme un ciel d'hiver, empli de brume, mais sans pluie. Dans une bande de lumière plus blanche, les arêtes des sommets se détachaient plus vigoureusement.

Ces montagnes, cependant, n'étaient point sauvages; à l'exception de quelques falaises abruptes qui menaçaient la voie et dont on apercevait contre les wagons les masses noires stratifiées, les vallées étaient douces, hospitalières. On se serait cru dans les environs de Tarbes ou d'Argelès, parmi les premières hauteurs des Pyrénées; les rivières roulaient des cailloux dans leur eau claire, écumaient contre de gros rochers; mais elles se répandaient plus librement que nos gaves, dans des vallées plus larges, à fond plat. C'était la fin de l'été; quelques torrents étaient à sec. Parfois les monts s'interrompaient, et le train traversait une sorte de cirque où la bigarrure d'une prairie brillait sous la lumière plus franche. Puis les hauteurs recommençaient; elles étaient presque toutes boisées, et dans le lointain aucun pic ne scintillait de neiges.

Dans l'isolement de cette région, des hommes s'étaient arrêtés; sans doute, l'instinct nomade des moujiks de la plaine ne les poussait plus, comme eux, en avant. Sur la voie, à l'exception de quelques terrassiers, on apercevait seulement les gardes-barrières, qui, le train passé, se plaçaient entre les deux rails, et, immobiles, continuaient d'observer sa marche, jusqu'à ce qu'ils l'eussent perdu de vue. Aux gares, les employés, quelques marchands d'objets en fer forgé, rarement un mendiant; les émigrants ne s'arrêtent point là, et les habitants ne savent pas regarder les trains, toute une journée, en rêvant de la fertilité des régions lointaines.

Dans les vallées, entre la rivière et la montagne, ou tout à l'entour d'un lac à l'eau sombre, les villages s'échelonnaient. De loin, à Zlatooust, les isbas on bois avaient un aspect misérable, comme des huttes; mais par-dessus leur amas noir, l'église faisait resplendir sa coupole verte et ses murs blancs; et devant la lisière des bois, des cultures incitaient au village une ceinture de teintes claires. À Vazovaïa, la forêt cernait la gare, un bâtiment dont le granit grisâtre éclatait sur un fond de sapins noirs, et qui plaisait par sa solidité. En arrière, les bois neufs d'une chapelle éclairaient les dessous du bois, et les clochetons d'argent luisaient parmi les feuilles. Sur la terre, les fleurs avaient déroulé comme un tapis rouge. Plus loin, dans une de ces vallées qui se ressemblaient toutes, avec leurs rivières incertaines et sans profondeur, avec leurs îles verdoyantes, leurs collines boisées ou leurs falaises noires, un autre village avait encore assemblé ses isbas, autour de l'église blanche et verte. Les maisons peu serrées laissaient entre elles de grands espaces, couverts d'un gazon jauni; elles étaient uniformes, toutes entourées d'un petit jardin. Au bord de la rivière, des forges s'abritaient sous des bâtiments et dressaient haut leurs cheminées. Là, tout remuait, tout était vivant; une activité, continue et tenace, des hommes et de la nature. Les routes étaient nombreuses, des routes grises que les ornières accoutumées avaient tracées; des troïkas y filaient allègrement, ou toute une file de chariots qui montait vers la gare. Les rivières, aussi, étaient vivantes, tantôt perdues sous l'amoncellement des pierres et cherchant à retrouver leur cours, tantôt plus profondes et rassemblant leurs eaux, pour mouvoir les roues des moulins ou des forges. Et voilà que la montagne elle-même s'animait. Comme dans ces forêts, les bouleaux avaient poussé leurs troncs d'argent entre les sapins, et que les bouquets, tantôt clairs, tantôt sombres de leur feuillage, distinguaient chaque arbre par l'inégalité de leurs teintes, on aurait dit que toute cette masse remuait. C'était comme une armée de géants verts qui gravissait la pente, qui allait à l'assaut de la montagne. Ça et là, l'or de quelques feuilles déjà sèches pointait dans ce revêtement sombre.

LA LIGNE SUIT LA VALLÉE DES RIVIÈRES (page [243]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE M. THIÉBEAUX.

L'Oural est riche en minerai, et cette richesse a retenu le labour des habitants. L'industrie a crevé la montagne, elle a envahi ses vallées, elle a, accroché ses ateliers bruyants au-dessus des rivières. Mais les usines sont loin de la ligne, à 150 verstes, quelquefois, comme l'usine d'une compagnie française dont les Russes aimaient à nous vanter l'exemple. Il suit de là que l'organisation industrielle, dans ces régions, a une physionomie originale, et qui fait saillir quelques traits du nouveau mode de travail.

Dans le gouvernement d'Orenbourg, en effet, il y a peu de culture; l'été est court; on ne peut semer que de l'avoine, qui rend peu. Le pays est donc un pays d'ouvriers, et comme il est d'usage en Russie, ils sont plusieurs milliers dans une même usine. L'ouvrier reçoit de la terre, un petit jardin, des pâturages et du bois pour construire son isba; mais on lui retient tout cela sur son salaire. L'usine a ses magasins, vend les vivres. L'organisation en cité ouvrière, sous la direction du patron, est la forme la plus fréquente de la vie des travailleurs russes. Par ordre de l'État, chaque usine a son école, son hôpital, son médecin, et des inspecteurs passent, dit-on, souvent. Peut-être le moujik agriculteur a-t-il aujourd'hui plus d'indépendance! Peut-être a-t-il plus souvent à exercer son initiative! Mais n'est-il pas frappant de voir la servitude séculaire, devenue pour ainsi dire instinctive, reparaître au moment où le Russe doit s'assouplir à une nouvelle condition de vie?