COMME TOUTE L'ACTIVITÉ COMMERCIALE SEMBLE FRÊLE EN FACE DES EAUX PUISSANTES DE LA VOLGA (page [248]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE M. G. CAHEN.

Ce monde des cités ouvrières vit et produit, ainsi, dans l'isolement de sa vallée; il produit, toute une année, sans interruption, sans souci des acheteurs et de leurs besoins; dans les forêts, les bûcherons et les charbonniers préparent le combustible, et pendant des mois, sur les rives de la Bielaïa, les fers s'amoncellent. Mais au printemps, c'est un réveil subit: le fleuve s'enfle, les lourds bateaux peuvent se confier à ses eaux puissantes; on se rappelle ici qu'il y a d'autres hommes, là-bas, dans la plaine; et par la Bielaïa, par la Kama et par la Volga, jusqu'à Kazan, jusqu'aux quais de Nijni, les fers de l'Oural descendent. C'est tout le capital des entreprises, c'est tout le travail de l'année, toute la vie d'un peuple qui se confie aux eaux. Il est des années, dit-on, où la Bielaïa du printemps n'a pas assez d'eau, et c'est pendant deux ans que le travail s'amasse ainsi.

Étrange isolement des forces productrices! Comme on doit souhaiter là-bas, dans les inquiétudes du printemps, de pouvoir plus constamment mesurer son effort aux besoins des autres! comme on doit sentir parfois toute la puissance de solidarité en germe dans le travail moderne!

Autrefois, une population de race finnoise habitait ces vallées, les Bachkirs; mais, selon le phénomène ethnographique qui a créé la Moscovie, les Slaves ont russifié ces indigènes païens, et les derniers, sans doute, bientôt disparaîtront. On dit que ceux-ci sont devenus musulmans, et cette particularité explique le vouloir-vivre tenace de leur race. Le Gouvernement, tolérant, leur permet d'élever des mosquées, et le fanatisme religieux est inconnu chez ces peuples simples. Dans les villages, les deux races sont mêlées; ils sont excellents voisins, mais la race vigoureuse étouffera les derniers indigènes dans son envahissement pacifique.—À une station, nous avons vu un mendiant bachkir, un vieillard aveugle, attentivement conduit par un petit garçon. Le bonhomme était grand, droit malgré la vieillesse, mais il laissait retomber sa tête sur sa poitrine, et l'on avait peine à voir son visage maigre et ridé, bronzé par le soleil et par la vieillesse, où la place des yeux semblait plus vaste. Le petit, à la mine éveillée, guettait à droite et à gauche où recueillir les kopecks. Et le vieux avait de doux gestes, pleins d'affection, pour le remercier. Vivante et triste image de la race qui disparaît!

Mais qui sait si la race, triomphante à son tour, n'est point sur son déclin, minée, elle aussi, par l'industrie! Les peuples occidentaux, dont le caractère avait été précisé et affermi par des siècles d'histoire et qui avaient fait la machine, ont été eux-mêmes asservis par elle. Par la collaboration de tous, par l'instruction, par une aspiration plus véhémente à l'indépendance, ils ont commencé de s'affranchir. Mais qu'adviendra-t-il de la race douce, aux traits vagues et indolents, au caractère incertain, et qui accomplit encore, par instinct seulement, son œuvre de colonisation? Ne va-t-elle pas être broyée dans les engrenages de l'industrie? On dit que les mœurs sont horribles dans les campagnes russes où elle a pénétré, que la vodka y coule plus pernicieuse, et que les ouvriers se vendent mutuellement leurs femmes. Que le foyer de la chaudière n'anéantisse point la race en même temps que ses forêts!

La nuit est tombée. Par une dernière pente, le train descend vers Oufa. Le crépuscule vient de s'éteindre: mais une déchirure d'un rouge sombre cerne l'horizon et colore de violet les revers des nuages noirs. Nous descendons le long de la rivière Oufa, qui entre, elle aussi, dans la plaine, et sur l'eau, luisante des derniers reflets du ciel, des bateaux glissent, formes noires.

Nous avons éprouvé, en traversant la Grande-Russie, l'impression d'une reconnaissance; nous avons revu Samara et la Volga, des isbas de pêcheurs et des chalands, puis la campagne plate avec ses villages, Moscou enfin. Et des paysages nouveaux nous semblaient déjà vus. Autour de nous, les voyageurs parlaient, comme avec plus d'affection, des moujiks, du mir, des vieilles institutions, de cette primitive Russie, si séduisante, dans l'incertitude de sa force. Car c'était là la Moscovie, une Russie plus intimement russe, puisque des colons l'avaient faite dans un premier essai de colonisation orientale, et qu'à son tour, elle envoyait ses émigrants vers la Sibérie. De nos souvenirs et de nos impressions, une image se réveille en nous, douce et grisâtre, et qui pour nous est la Russie. Point de couleurs mêlées et éclatantes, point de vive lumière, mais une mélancolie effacée et pauvre, et tout au fond, le scintillement d'un dôme.

Russie marchande de la Volga, Russie industrielle de Toula et de Moscou, Russie agricole de la plaine, il y a là toutes les formes de l'activité russe, non point dispersées et heurtées, mais comme le travail d'une même race, soutenu par les mêmes forces et par les mêmes qualités; et c'est comme une première et incomplète ébauche de la Russie à faire.....