BACHKIRS SCULPTEURS.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE M. PAUL LABBÉ.
τουτο μἑν, τουτο δε, le musicien grec scande toujours la marche du train qui va maintenant plus allègre, au sortir de l'Oural. Voici de nouveau la plaine, non plus immense et traîtresse comme le steppe mouvant, mais lentement ondulée, coupée de ruisseaux, paisible; tantôt des pâturages, tantôt des carrés jaunâtres de champs moissonnés, à peine distincts. Point de variété: le moujik ne fait pas de différence entre son village et le village voisin, entre son champ et les autres champs. Toujours, si loin qu'il aille, il est assuré de revoir les troncs argentés des bouleaux et des trembles, la poussière blanche des chemins que soulève le galop des troïkas, les blouses rouges ou les jupes éclatantes des femmes pointillant la plaine, les troupeaux de bétail ou les chevaux gambadant en liberté, et tout en haut, dans le ciel clair, le vol noir des corbeaux. On ne peut pas ne pas les aimer. cette grisaille, ces villages, ces isbas en troncs de sapins, grises comme le sol, grises comme les meules où s'entasse la paille des années précédentes, et les cimetières! et les ruisseaux profondément entaillés, aux rives noires, d'aspect sauvage! et l'église dominant tout de la floraison dorée de ses bulbes! Dans tous ces lieux, la même activité si pauvre de moyens: une culture arriérée encore, les instruments et les méthodes du XVe siècle; pas d'engrais. Au loin, les moulins à vent hérissant les collines; près des villages, on voit des groupes de paysans, des blouses rouges qui s'agitent; on bat le blé. Cependant, tout près de la voie, vers laquelle s'en viennent toujours les longues files des télègues, aux gares, il y a parfois un élévateur où le blé s'amasse pour l'exportation. Et tout cela, terre et travail, tout est souriant dans sa pauvreté, heureux sous le ciel pur, dans l'air vif qui court sur les champs nus.
À LA GARE DE TCHÉLIABINSK, TOUJOURS DES ÉMIGRANTS (page [242]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE M. J. LEGRAS.
De loin en loin, c'est une ville, Samara, Toula, un plus grand village avec plus de dômes et de murs blancs, mais ni plus fier, ni plus dur à l'homme que la pauvre campagne. Nous avions revu Samara répandant ses toits verts sur une pente douce de colline, égrenant, pêle-mêle, insouciante et gracieuse, la parure de ses coupoles; c'était la ville de province que nous connaissions, mais plus naïve et plus jolie de loin que dans la civilisation crasseuse de ses rues. Le lendemain, c'était Toula, «la charmante Toula», comme disait le colonel qui venait d'Omsk, bâtie dans une vallée fraîche, au bord d'une maigre rivière. Comme le train la contournait, en passant d'une gare à l'autre, pour rejoindre la ligne de Moscou, nous avons pu goûter sa beauté légère et aussi plus occidentale, ses dômes moins obsédants, ses maisons modernes et sa verdure. Les cheminées des usines, groupées au fond de la vallée, ne la déparaient pas; elles fixaient seulement le paysage, le rendaient moins vague. Tout auprès s'étendait le faubourg ouvrier, un vrai village russe, des isbas isolées, chacune avec son enclos, et laissant toujours entre leurs rangées, non pas une rue, mais une large place couverte d'une herbe rare que paissaient des bestiaux. Le train a dépassé ces faubourgs; il a traversé un champ vaste, désolé, où des bandes de corbeaux croassaient, voletaient, s'abattaient sur le sol, et tournoyaient autour de quelques chevaux en liberté; puis nous sommes revenus, par l'autre ligne, jusqu'à la gare principale. Là, d'autres trains allaient partir, dans des directions diverses, pour des distances plus courtes; une foule plus nombreuse, une ardeur plus mêlée occupait la station. Les convois de marchandises témoignaient du travail de la côte. Des soldats embarquaient, après la manœuvre, le visage noir, les habits de toile blanche salis par la poussière et la graisse; ils avaient formé les faisceaux, et le long du train, dans les marmites de campement, préparaient le thé; ils avaient rompu les rangs, couraient en désordre, mais c'est à peine si l'on entendait un vague murmure. Dans la gare, il y avait un riche buffet, une belle icône; on y vendait des objets en fer de Toula, des anneaux pour clefs, des couteaux, des porte-monnaie.