UNE BONNE D'ENFANTS, AVEC SON COSTUME TRADITIONNEL (page [251]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE M. G. CAHEN.

Mais l'industrie qui les produisait n'élevait pas là son bourdonnement accoutumé; on aurait dit qu'elle ne pénétrait ni les mœurs ni la nature; c'étaient des moujiks que l'on voyait aux gares, et dans l'indolence résignée des caractères, dans l'immensité des horizons, il semblait que l'industrie usait vainement sa force. Ici, comme dans la plaine, le travail semblait pauvre et sans fixité.

Point d'œuvre humaine ici qui paraisse grande: si belle soit-elle, elle ne s'accommodera qu'avec peine à la majesté de la nature. Dans nos pays d'Occident, les grands travaux, les grandes usines, toutes les «merveilles de l'industrie» apparaissent à l'esprit, fortes et splendides; ici le pont du chemin de fer, jeté à travers la Volga, ce pont long de 1 200 mètres, avec ses douze piles blanches qui le jalonnent, avec ses entrées triomphales surmontées des armes de la Russie, avec son gigantesque tablier dont le fleuve reflète la large bande rouge, tout cela est mesquin; la Volga déroule au loin la puissance de ses eaux bleues, elle entraîne confusément les bancs de sable et les frêles bateaux. À la sortie du pont, une chapelle est bâtie, où l'icône resplendit de la lueur des cierges. Et le village de Syzrane qui a logé entre le fleuve et la voie ses isbas misérables, garnies de poissons séchés, ses jardinets où les filets sont étendus au soleil, et ses barques en construction, semble tout humble, lui aussi, dans son labeur.

JOIE NAÏVE DE VIVRE ET MÉLANCOLIE.—UN PETIT MARCHÉ DU SUD (page [250]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE M. G. CAHEN.

Partout la même pauvreté, partout la même misère. Dans la masse anonyme des moujiks, il n'y a point de variétés; qu'ils soient pêcheurs ou marchands, ouvriers ou agriculteurs, la même somnolence alourdit les traits, décolore les yeux; ils sont plus pâles peut-être dans les ateliers clos, plus bronzés à l'air vif de la plaine, mais ils demeurent identiques. C'est qu'il s'exerce sur tous, uniformément, des influences plus constantes que celle du métier: l'influence du climat et celle de la misère. Dans le froid extrême ou dans l'extrême chaleur, le corps n'apprend point à réagir; il se résigne ou il s'isole dans la maison surchauffée ou dans l'épaisseur malsaine de la touloupe. Point de nourriture fortifiante: du thé, du pain, des confitures; la vodka compense l'insuffisance de ces mets. Le tempérament russe s'est formé ainsi, comme les spectacles grandioses de la nature ont formé l'intelligence.

En traversant ces pays où tout semble imparfait, inachevé, nous avions sans cesse à l'esprit les belles pages de Michelet où il célèbre la France; où retraçant l'ensemble de son histoire, il montre l'homme se dégageant du sol, échappant au fatalisme, s'élevant de ce qui est matériel et local jusqu'à «l'idée plus libre du village natal, de la ville, de la province, d'une grande patrie par laquelle il compte lui-même dans les destinées du monde», et par un nouvel effort «jusqu'à l'idée de la patrie universelle, de la cité de la Providence».—Développement irréalisable ici peut-être! Pour qu'une nation se soit formée, pour qu'une patrie soit née, il a fallu la diversité locale. Le paysan russe aime la terre, la terre vague, partout semblable; mais il n'aime point son village; il n'aime pas son lopin. Comment ce peuple grandira-t-il? Comment sortira-t-il de cette résignation séculaire que le climat lui donne peut-être, et que l'ignorance entretient?

Hélas! il a déçu bien des dévouements; lorsque, pour la première fois, la Russie a frémi de sentir pénétrer en elle le travail moderne, beaucoup avaient fondé sur lui l'espoir grandiose d'une nation nouvelle, «brûlant les étapes», devançant même la civilisation occidentale. Mais il a fallu revenir de ce culte du moujik! Quel mystère que ce peuple, jeune par son caractère, par ses institutions, par sa vigueur de race, et vieux déjà de sa longue histoire! Et cependant on ne peut s'empêcher de l'aimer pour son charme indéfinissable, pour ce qu'il a, comme l'enfant, des "possibilités" de tout. Joie naïve de vivre et mélancolie, vol, mensonge, débauche et préoccupations morales, communisme du mir et mystique désir d'un communisme plus chrétien et plus abondant en jouissances, attente du millénium; amour du tzar et ignorance de la Russie comme nation, quelle puissance purifiera et déliera cet esprit confus! À tous les degrés de la société russe, dans les hautes classes si intelligentes et dans la masse anonyme du peuple, il y a une force qui manque, une force tout occidentale: la réflexion. L'esprit russe n'est point centré. Il n'est point délicat aux sensations légères de l'extérieur; il ne sent que les extrêmes; il ne sait pas classer ni limiter, distinguer le réel de l'idéal, de l'abstrait.

Et la même question, toujours, obsédait l'esprit: comment ce peuple instinctif prendra-t-il conscience de son effort?