Quelques-uns, logiquement rêvaient de "l'apparition de l'individualisme dans la conscience russe", d'une assimilation plus profonde des institutions occidentales. Le mir, disaient-ils, et tout l'organisme villageois étaient ébranlés; une classe moyenne se formait, une sorte de bourgeoisie à l'occidentale, mêmes qualités et même esprit; l'industrie bouleversait la masse tranquille des moujiks, un prolétariat urbain naissait, et la Russie allait devenir brusquement plus démocratique et plus organisée, avec toute une hiérarchie, toute une variété de classes.
UN RUSSE DANS SON VÊTEMENT D'HIVER (page [249]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE M. G. CAHEN.
—Erreur! erreur! répondaient les autres. Le mir n'est point en décadence, et malgré les difficultés, les paysans fondent toujours des communautés nouvelles. La force de révolution que vous prêtez à l'industrie s'éteint dans notre pays; le moujik ouvrier reste semblable à son frère des champs. La sainte Russie adoptera l'industrie; mais l'industrie ne bouleversera point les conditions de sa vie. Aujourd'hui comme autrefois, la parole de Samarine reste vraie: "Il n'y a chez nous que deux forces vivantes: l'autocratie on haut, le mir en bas."
Mais au lieu du communisme patriarcal, au lieu du partage des terres qui ralentissait la production, on verrait le communisme nouveau, fondé tout à la fois sur la division et sur l'unité du travail; l'agriculture industrielle pénétrerait la campagne russe, et le mir deviendrait la communauté organisée, régulatrice des efforts. Tandis que le tzarisme, en aidant, en dirigeant la colonisation, aurait clairement désigné à la Russie sa mission dans le monde, la race elle-même, poussée par son rêve de jouissances nouvelles et d'un monde meilleur, accommodant son ardeur et ses institutions aux nécessités modernes, se reconnaîtrait comme nation, fixerait son génie mobile.
Quelle était la vraie de ces deux thèses? Longuement, nous poursuivions ces pensées, tandis que nos yeux erraient sur la plaine. Peu à peu, il nous semblait qu'un changement s'était fait. C'était toujours l'étendue incertaine avec ses ondulations, ses minuscules collines. Mais de tous côtés, des embranchements quittaient la ligne, descendaient vers des usines aux briques noircies par la fumée, et surmontées de cheminées en tôle. Ces usines se mêlaient aux cabanes, elles se groupaient, comme les villages agricoles devenus plus nombreux, au pied des falaises grisâtres et sur le bord des rivières entaillées dans le sol. Et c'était là comme des mirs industriels, où le moujik apprendrait le communisme nouveau.
Nous avons traversé l'Oka; la ligne allait maintenant toute droite à travers les bois, sur un solide remblai de pierre, comme une belle et large route. Et c'était bien une route que les paysans suivaient au long des rails pour aller d'un village à l'autre. Nous entrions dans la banlieue de Moscou, une campagne plus riche, plus boisée, où l'on apercevait moins souvent la pauvreté des isbas, mais dans les bois frais, les datchas, les villas d'été où se réfugie, pendant les chaleurs, la population riche. De la campagne à la ville, c'est un va-et-vient continuel, un mélange des deux populations; l'hiver, les bourgeois rentrent, mais tous les ouvriers venus pour les charrois de l'été, pour les grands travaux, les maçons et les charretiers retournent à leur tour au village. Les gares avaient déjà l'aspect souriant et bon enfant de la grande ville. Elles étaient bordées de larges quais de bois qui servaient de promenade; sur les bancs, quelques bourgeois lisaient, où non loin, des enfants jouaient, gardés par leurs bonnes au costume pittoresque. Des vendeurs de fruits venaient offrir le plaisir d'un marchandage.