DANS TOUS LES VILLAGES RUSSES, UNE ACTIVITÉ HUMBLE, PAUVRE DE MOYENS.—MARCHANDS DE POTERIES (page [248]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE M. G. CAHEN.

Et nous sentions déjà toute la joie du retour, quand nous pensions, dans la lassitude causée par ces six jours de voyage, que nous allions revoir Moscou, la ville aimée et familière, qui déjà nous avait bercés une fois, et que nous souhaitions de revoir avec l'affection de l'émigrant ou du pèlerin.

Au loin, enfin, nous l'avons aperçue, lorsque nous commencions à peine de traverser les terrains vagues qui précèdent ses faubourgs. Il était tard déjà, et les rougeoiements du crépuscule s'éteignaient, mais dans tout l'horizon une buée de couleurs tendres persistait, bleu pâle, mauve, lilas et rose. Et dans cette atmosphère paisible et légère, notre Moscou réapparaissait, avec toutes ses églises; avec tous ses dômes. Mais ce n'était pas la beauté triomphante de midi, le flamboiement des coupoles d'or, la splendeur des murailles et l'éclat miroitant des fouillis polychromes. La grande ville était calme et douce dans le soir, dressant plus haut sa tour d'Ivan Véliki, et confondant ses dômes dans les nuées rougeâtres qui l'enveloppaient.

C'était ainsi sans doute que les moujiks l'aimaient. Et c'était sur cette image qu'ils devaient fixer les yeux, dans leur attente mystique du monde nouveau, lorsqu'ils rêvaient de ce temps «où la terre tout entière serait aux moujiks, où ce serait partout Moscou, une universelle Moscou, où ce qui vaut 60 kopecks n'en vaudrait plus qu'un, où le kvass coulerait en abondance sur les places publiques, et où la vodka aurait versé l'oubli, cette fois définitif, des misères passées».

Notre rêve fut-il une erreur? Nous sommes-nous trompés, lorsque, en traversant l'immense plaine, de Moscou à Tomsk, nous avions cru pressentir les destinées magnifiques de ce peuple russe, de cette race russe, dont les instincts colonisateurs semblaient devoir se déployer, avec tant de puissance, jusqu'à l'extrémité de l'Asie?

Nous ne voulons pas le croire; toutes les forces latentes qui commençaient d'agir, toutes les énergies populaires qui inauguraient, inconsciemment encore, une œuvre grande, ne peuvent être anéanties par la crise présente. Mais tandis qu'au jour le jour nous nous plaisions à noter les efforts nouveaux des différentes classes, l'ardeur colonisatrice du moujik enfin libéré du servage héréditaire, le travail conscient et réfléchi de ces ingénieurs, de ces agronomes, de ces techniciens de toutes sortes, heureux de mettre la science au service d'une grande œuvre collective,—puis le dévouement de ces fonctionnaires, si différents des vieux tchinovniks, paresseux et concussionnaires,—enfin çà et là quelques initiatives heureuses du Gouvernement impérial,—nous oubliions trop facilement que toutes les forces du passé, «toutes les puissances des ténèbres» entravaient encore l'essor superbe de ce peuple.

Brusquement, par le conflit d'Extrême-Orient, il a été rappelé à ceux qui l'oubliaient que les maux anciens subsistaient, qu'ils continuaient leur œuvre d'usure et de destruction des forces. Il a été révélé que le vieil esprit d'ambition et d'hégémonie régnait encore dans les conseils du Gouvernement impérial, et qu'il n'était point occupé de l'unique pensée de développer, pour le bonheur de tous, les ressources profondes de la nation. Il a été révélé encore, qu'à côté des fonctionnaires dévoués et conscients de leur tâche, les autres étaient nombreux encore qui se contentaient de vivre leur vie égoïste, dans la désorganisation de tout. Et il a été révélé surtout que ces initiatives conscientes, qui devenaient de plus en plus nécessaires pour la conduite de l'œuvre commune, ces efforts d'intelligence,—et par là même de liberté,—qui, depuis les étudiants jusqu'aux moujiks, sollicitaient peu à peu tout le peuple, épouvantaient une autorité traditionnelle, qui n'avait point su les gagner et qui ne songeait plus qu'à les entraver.

À l'heure où nous écrivons, tandis que les armées campent encore en Mandchourie, il serait bien osé de dire quelle sera l'issue de la lutte, quelles en seront les conséquences pour la Russie. Mais que l'armée russe sorte victorieuse ou vaincue des tristes batailles engagées là-bas, que l'autocratie tzarienne conserve son pouvoir intact ou qu'elle soit forcée à des concessions administratives ou politiques, les forces profondes du peuple seront peut-être moins atteintes que celles de tout autre par une lutte aussi terrible. Nous avons insisté sur cette idée: si la France est une nation, si la Prusse est un État, la Russie, elle, est encore une race. Et si les mots disent peu de chose, scientifiquement, ils rendent bien l'impression que nous éprouvions au milieu de cette activité collective, qu'une sorte d'instinct seul dirigeait, et à laquelle les forces intelligentes ne pouvaient que s'adapter. Le lien entre l'individu et l'État était lâche et les grandes répercussions de la vie collective se mouraient rapidement dans la plaine immense, aux environs des grandes villes. Mais, par cela même, les conseils du Gouvernement peuvent être hésitants et désemparés; l'œuvre instinctive continuera, préparatrice de destinées plus conscientes. Que le Gouvernement russe le comprenne donc une fois pleinement, qu'il se contente de mettre en œuvre, dans la liberté et dans la paix, toutes les forces de la nation, qu'il relève la condition des paysans, à la campagne, qu'il leur épargne la misère, plus horrible encore, que l'industrie introduit fatalement parmi eux, et, dans un bien-être nouveau, dans une liberté nouvelle, le moujik connaîtra enfin ce pays des justes, qu'il a si souvent désespéré de trouver.

Albert Thomas.

Novembre 1904.