Les dauphins filent vertigineusement, dans l'épouvante des êtres inconnus qui les poursuivent et qui, les traquant de près, aiguillent vers le cul-de-sac d'un fjord, la troupe admirablement disciplinée des cétacés.
Lorsqu'ils sont entrés dans le piège, on les laisse prendre leurs ébats, folâtrer joyeusement, avec le soulagement d'avoir échappé au danger inconnu. Les barques qui les serraient de près, semblent avoir renoncé à les persécuter; mais, en toute hâte, elles se rangent pour fermer le chenal: ce n'est plus un fjord ouvert sur le large, mais un lac, un champ clos où sera circonscrit le combat, ou plutôt le massacre, car, fatalement, tous les dauphins sont voués à la mort.
ON SALE LES MORUES.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
En voyant les maisons du village, les grèves de sable gris, les grands mammifères aquatiques font volte-face, avançant toujours rapidement, en une série de gambades et de plongeons. Mais, soudain, ils rencontrent l'obstacle. Et, tandis que, désorientés, ils s'apprêtent à faire de nouveau demi-tour sur les épaules, le patron de la barque directrice donne le premier coup de harpon.
Les dauphins s'effarent. Les lobes puissants de leurs nageoires s'agitent frénétiquement, faisant bouillonner l'eau, et chavirer les barques.
Les chants ont cessé, on n'entend plus que le cri de: «Stick! Stick!» (Frappe!) poussé par les hommes qui, sans relâche, frappent avec leurs harpons, leurs pieux, leurs couteaux. Dans l'enivrement de la lutte, ils ne sentent pas la fatigue, ils tuent sans relâche, oubliant de dormir, de manger, se grisant de meurtre et d'alcool, et de leur cri féroce de: «Stick! Stick!»
Seul, l'enthousiasme du peuple espagnol aux courses de taureaux, peut donner une idée de l'excitation des Feroïens pendant le massacre des légions de dauphins, massacre qui se prolonge parfois pendant deux et trois jours.
Les dauphins vont mourir. Leur peau huileuse est empourprée par tout le sang qui coule de leurs horribles blessures. Leurs convulsions d'agonie agitent l'eau du fjord, de grands remous. Leurs nageoires, avec une force décuplée par la rage et la douleur, se crispent encore avec de grands soubresauts, et renversent plus d'une yawl. Mais les Feroïens, généralement doux et serviables, ne s'aperçoivent pas de la détresse de leurs camarades. L'appel de ceux qui vont se noyer et dont un coup de nageoire peut briser les reins, est dominé par l'assourdissante clameur des: «Stick! Stick!» indéfiniment répétés. Ce cri, qui se mêle aux clameurs suprêmes des pauvres monstres moribonds, restera l'obsédant souvenir de ces journées tragiques et passionnantes.