Généralement, entre juin et septembre, apparaissent dans les eaux feroïennes les bandes de dauphins ou cachalots que guettent en permanence des hommes postés en vigies sur les rochers les plus élevés.

Voguant contre le vent, ainsi que l'a remarqué Lacépède, les dauphins vont par bandes de deux, trois, quatre cents, sous la conduite des vieux mâles les plus expérimentés.

Des bûchers faits avec des mottes de tourbe, de vieilles arêtes de poissons et les plumes huileuses du pétrel des tempêtes, sont allumés au faîte des rochers, et signalent aux habitants des îles la présence des bandes de dauphins dans les eaux feroïennes.

Tous les insulaires, depuis longtemps, vivaient dans l'attente de cette grande joie et de cette bonne affaire. Chacun, aussitôt, cherche vivement son paquetage toujours prêt en vue de l'événement tant désiré, chacun procède fiévreusement aux préparatifs de combat. On s'agite, on se bouscule, on fait tapage: une fois n'est pas coutume, et ils ont de longs mois de silence à rattraper. Dans la hâte des départs trop précipités, ils perdent du temps; et, tout en se démenant, ils poussent le cri de: «Grinde! Grinde! (Dauphin!)» que répètent tous les échos d'alentour.

LES FEMMES FEROÏENNES PRÉPARENT LA LAINE....—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Très vite, ils sont prêts. Ils sont bien obligés de se hâter, car si, au bout d'un quart d'heure environ, ils ne sont pas en mesure d'aller à la poursuite des dauphins, ils risquent d'en perdre la trace. Donc, peu de minutes après que les feux allumés de toutes parts ont donné l'alerte, les chasseurs ont endossé leurs vêtements de toile huilée, préparé leurs armes: harpons, couteaux, pieux et crocs, et quelques provisions.

Femmes, enfants et vieillards assistent au départ. Les enfants témoignent par des cris, de leur agitation. Les femmes, hâtivement, glissent dans les besaces en peau de phoque une bouteille d'eau-de-vie, quelques tranches de poisson ou de mouton cru. Tandis que les grands-pères, comme «ces vieillards d'Homère, que leur faiblesse écartait des combats», regardent, avec le regret mélancolique du passé, ceux qui vont prendre part à la fête à laquelle jamais plus ils ne participeront.

Les hommes détachent les amarres retenant au rivage leurs yawls, qui arborent à la proue et à la poupe un long couteau. Vigoureusement, les rameurs nagent, tout en chantant à tue-tête des chants liturgiques. Ils vont, suivant la yawl dont le maître aperçut le premier les dauphins, et les signala aux habitants de l'Archipel. Cette embarcation, qui en guise de drapeau porte au sommet du mât un vieux vêtement, une loque quelconque, avance elle-même dans une direction mystérieuse que lui indiquent une agitation inusitée de la mer, et des bruits de bêtes puissantes qui respirent et reniflent bruyamment.