Chamans yakoutes.—Dessin de Victor Adam d'après le comte de Rechberg.

VOYAGE AU PAYS DES YAKOUTES
(RUSSIE ASIATIQUE),
PAR OUVAROVSKI[17].
1830-1839.

Viliouisk. — Sel tricolore. — Bois pétrifié. — Le Sountar. — Nouveau voyage.

Il est d'autres dangers qui tiennent à la nature du chemin; en avril la glace nage sur tous les fleuves; les eaux qui descendent des montagnes gonflent non-seulement les grandes rivières, mais encore les ruisseaux qui débordent en bouillonnant dans les fourrés épais. Lorsque l'on passe à travers un de ces courants, l'eau jaillit jusque par-dessus la selle, même quand elle ne baigne d'abord que les pieds de l'animal. Un jour mon renne glissa en posant le pied sur une grosse pierre ronde qui était sous l'eau, et s'abattit: l'eau rapide me couvrit les épaules, et si je ne m'étais appuyé sur un bâton et accroché à la selle du renne, j'aurais perdu l'équilibre et été entraîné en un clin d'œil; ni la présence d'esprit, ni la force, ni l'agilité n'auraient pu me sauver.

En d'autres endroits, les rennes sautent tous à la fois dans la rivière, et il faut que le voyageur se laisse glisser adroitement, de manière à tomber à califourchon sur l'un des quadrupèdes. On répète jusqu'à dix fois par jour ces pénibles manœuvres; et quand vient le soir, on ne trouve pas même un lieu sec pour s'y reposer; le sol, détrempé par l'eau qui descend de la montagne, n'est qu'une boue épaisse où l'on enfonce jusqu'aux genoux. Il ne faut pas songer à y dresser une tente ou à y faire du feu. Aussi ne se donne-t-on pas même la peine de chercher un lieu de campement; on coupe deux gros arbres que l'on étend par terre; puis on place en travers de jeunes mélèzes, sur lesquels on se fait un lit et où l'on dépose les ballots. Préparer son repas est alors un tour d'adresse dont le mérite revient tout entier à la nécessité.

En repassant au lieu de réunion, près de l'Outchour, je m'y arrêtai quatorze à quinze jours, et j'arrivai à Yakoutsk au milieu de l'été, après avoir lutté dix-sept mois contre des difficultés inouïes.

Un mois après l'on m'envoya à Olekminsk (en yakoute Aïannach), qui est à une distance de soixante kœs. À peine de retour, je partis au milieu de l'hiver pour Viliouisk (en yakoute Bulu), d'où je revins par Sountar et Olekminsk, après avoir fait un trajet de deux cent trente kœs. Je dois dire en passant quelques mots de la ville de Viliouisk.

Elle est située à soixante kœs à l'ouest d'Yakoutsk, sur un fleuve appelé Vilioui. Entre ces deux villes se trouve un désert de près de quarante kœs. Les environs de Viliouisk, peuplés de trente mille hommes, sont très-abondants en eaux, en bois, en pâturages, en gibier, en poisson, en quadrupèdes, en oiseaux des forêts. Aussi n'est-il pas de contrée où les habitants jouissent de plus d'aisance; on n'y connaît ni la disette, ni la faim, et on peut dire sans exagération que ce pays est plein des bénédictions de Dieu. Je le savais déjà; car, cinq ans auparavant, j'avais visité ce district, en compagnie du gouverneur.

Viliouisk est en outre remarquable par trois phénomènes naturels.

Sur les bords de la rivière Kæmpændæi[18], on voit s'élever en hiver une énorme masse de sel de trois couleurs; blanc, clair et transparent; jaune rouge, et bleu d'azur. Il est deux fois plus salé que les autres sels. Il n'y a que les habitants de Viliouisk, qui en fassent usage; on n'en transporte ni à Yakoutsk ni ailleurs, parce qu'il passe pour trop cher, je ne sais pourquoi. Cet excellent sel fond rapidement par les pluies de printemps et d'été, mais il en reparaît d'autre l'hiver suivant.