Les rives des fleuves et des rivières sont jonchées de précieuses pierres transparentes, qui n'ont pas de nom en yakoute; si quelque connaisseur visitait ces lieux, il y pourrait faire une précieuse collection.
La troisième curiosité consiste en une quantité considérable de bois pétrifié. On rapporte que des arbres entiers, avec leurs racines et leurs branches, sont tombés dans le fleuve, sur les bords duquel ils étaient suspendus, et ont été changés en pierres; j'en ai vu de mes propres yeux et j'ai même acheté un tronçon de bouleau, qui, avec les bulbes madrées de sa racine, est tellement pétrifié, que l'on en peut faire jaillir des étincelles.
Dans la contrée de Sountar, à cent kœs au sud-ouest de Djokouskaï, le blé croît extraordinairement bien. Les ecclésiastiques du pays n'achètent jamais de farine pour leur consommation. C'est par routine que les Yakoutes négligent de cultiver le blé, qui serait une richesse pour leur pays.
Ces voyages perpétuels détérioraient insensiblement ma santé; le froid excessif de l'hiver et les chaleurs de l'été me causaient des maladies dont je n'avais jamais souffert. Comme j'étais sur le point de demander ma retraite, il vint de Russie une commission chargée d'imposer un nouveau tribut aux Yakoutes; elle devait faire des excursions dans tous les lieux habités par ce peuple et par les Tongouses; ses instructions portaient aussi qu'elle visiterait le pays d'Oudskoï. Mais comme il lui aurait fallu beaucoup de temps pour faire ce long et pénible voyage, et que les frais de transport de plus de dix personnes, y compris l'interprète, le secrétaire et les cosaques, se seraient élevés à plus de mille roubles (4000 fr.), il fut décidé que je partirais seul pour Oudskoï.
J'étais parfaitement au fait des fatigues sans fin qui m'attendaient dans ce voyage. Comme il n'y avait que quelques mois que j'étais de retour, je n'avais pas oublié et je n'oublierai jamais ce que j'y avais souffert. De plus, j'étais si faible qu'il était bien douteux que je fusse en état de supporter ces nouvelles épreuves. J'avais le cœur rempli de sombres pressentiments en songeant que je n'étais pas encore libre de quitter Yakoutsk, et que j'avais sans doute encore longtemps à y rester. Cependant je ne pus, vu l'importance de la mission qui m'était confiée, refuser de la remplir. Comme je m'étais fait une loi de ne jamais me soustraire à un ordre impérial ni à ma destinée, je domptai mon esprit et mon corps, et je partis une seconde fois pour Oudskoï, accompagné d'un cosaque.
Ce voyage dura sept mois, pendant lesquels j'eus beaucoup à souffrir; le jour, je supportais les mêmes fatigues que j'ai déjà décrites; la nuit, je rédigeais sans interruption les renseignements que l'on m'avait ordonné de recueillir. D'après mes instructions, j'avais à décrire la manière de vivre de tous ceux qui portent le nom de Tongouses, et à supputer la quantité de gibier tué par eux dans les dix années précédentes. Il fallait donc dresser la liste de tout ce qu'ils abattent dans leurs chasses, depuis l'hermine jusqu'à l'ours, depuis le coq de bruyères jusqu'à la cigogne blanche. La nature du gibier formait la base du nouveau tribut. Après avoir rempli cette mission et réglé beaucoup d'autres affaires, je revins, et je donnai ma démission aussitôt après mon retour.
Voilà le tableau de ma vie: on n'y trouvera ni grande action, ni découverte; ce n'était pas dans ma destinée! Je ne parlerai donc plus de moi; mais il me reste à dire quelques mots sur le pays et la nation des Yakoutes.
Description du pays des Yakoutes. — Climat. — Population. Caractère. — Aptitudes. — Les femmes yakoutes.
La contrée présente deux aspects différents: à l'est et au sud de Yakoutsk, elle est couverte de hautes montagnes rocheuses; à l'ouest et au nord, c'est une plaine où il croît des arbres épais et touffus; le sol, étant composé de terreau, possède une force de végétation sans égale. Au premier mai la pointe du gazon est à peine visible sous la neige, mais à la fin du même mois, tout ce qui porte le nom d'arbres a développé ses feuilles larges ou aciculaires, et la campagne est couverte de verdure. Dans les îles du fleuve, le foin s'élève, dans l'espace d'un mois, jusqu'à la hauteur d'un homme à cheval. La chaleur du soleil ne dégèle la surface de la terre qu'à trois ou quatre empans de profondeur. Au-dessous tout est gelé jusqu'à cinquante brasses larges. On n'a pu descendre plus bas.
On rencontre une innombrable quantité de cours d'eau, dont l'étendue et la profondeur sont considérables. Les rivières seraient parfaitement appropriées à la navigation, si leurs rives étaient habitées. Mais il n'y a pas de villes, et les eaux n'ont à porter que des barques faites de sept planches, ou des canots de bois ou d'écorce, qui peuvent tenir deux ou trois personnes. Les lacs très-nombreux nourrissent toutes sortes de poissons. Les gens laborieux peuvent toujours vivre de la pêche. À cette occasion, je dois mentionner, en passant, un phénomène curieux: entre Yakoutsk et Viliouisk, il y a un lac de sept kœs de large; les Yakoutes qui habitent sur ses rives m'ont raconté qu'ils se souvenaient d'avoir vu en sa place un terrain sec; un jour l'incendie d'un pré ou la foudre mirent le feu aux arbres du bois, qui brûlèrent avec leurs racines et le gazon jusqu'à la profondeur de trois ou quatre empans. En deux ou trois ans, les neiges et les pluies formèrent dans la place consumée un amas d'eaux qui, à force d'être remuées par les vents, se creusèrent un lit de deux ou trois brasses. Les habitants ne pouvaient concevoir comment il était venu des poissons dans ce lac, qui ne communiquait avec aucun autre. Voici l'explication que je crus pouvoir leur donner, et ils s'en montrèrent satisfaits. Les mouettes elles hirondelles de mer, qui fréquentent ce lac, ont avalé ailleurs des œufs de poissons; ces oiseaux ayant le gésier chargé de plus d'aliments qu'il n'en peut porter, les évacuent avant de les avoir digérés; le frai éclôt quand il se trouve de nouveau mis en contact avec l'eau, et voilà d'où viennent les poissons.