L'intensité du froid est très-grande dans ce pays, plus grande, je crois, que dans toute autre contrée de la Sibérie. L'instrument[19] avec lequel les Russes mesurent la température varie, pendant quatre mois de l'hiver, de quarante à quarante-neuf degrés. Malgré la rigueur du froid, l'homme n'éprouve d'autre incommodité que la toux et le rhume, et les indigènes ne cessent pas de sortir et même de voyager. Dans les endroits que frappent les rayons du soleil, la chaleur n'est pas moins excessive en été que le froid en hiver; alors on ne peut plus se remuer; il est impossible de marcher nu-pieds sur le terrain sablonneux. Aussi les Yakoutes se passent-ils de chaussures plutôt en hiver qu'en été. Le chaud est beaucoup plus préjudiciable que le froid à la santé de l'homme; il cause des diarrhées de sang qui emportaient beaucoup de Yakoutes dans le temps que ceux-ci vivaient de lait en été. Il est à regretter que les médecins russes ne connaissent aucun remède pour guérir cette maladie.

Le pays des Yakoutes est tellement étendu, que la température est loin d'être la même partout; à Olekminsk, par exemple, le blé réussit très-bien, parce que la gelée blanche y arrive plus tard; à Djigansk, au contraire, la terre ne dégèle qu'à deux empans de profondeur; la neige y tombe dès le mois d'août.

La population yakoute s'élève à cent mille hommes, et au double si l'on compte les femmes. Ils sont tous baptisés selon le rite russe, à l'exception de deux ou trois cents peut-être; ils pratiquent les commandements de l'Église; ils se confessent annuellement, mais peu d'entre eux reçoivent la communion, parce qu'ils n'ont pas coutume de jeûner. Ils ne sortent pas le matin avant d'avoir prié Dieu, et ne se couchent pas le soir sans avoir fait leurs dévotions. Lorsque la fortune leur est favorable, ils louent le Seigneur; quand il leur arrive du malheur, ils pensent que c'est une punition que Dieu leur inflige en punition de leurs péchés, et sans se laisser abattre, ils attendent patiemment un meilleur sort. Malgré ces louables sentiments, ils conservent encore quelques croyances superstitieuses et notamment la coutume de se prosterner devant le diable; lorsque surviennent les longues maladies et les épizooties, ils font faire des conjurations par leurs chamans et offrent en sacrifice une pièce de bétail d'un pelage particulier.

Les Yakoutes sont de moyenne stature, mais on peut les regarder comme des hommes robustes; leur visage est un peu plat, leur nez de grosseur proportionnée, leurs yeux sont bruns ou noirs, leurs cheveux noirs, lisses et épais; ils n'ont jamais de barbe; leur teint n'est ni blanc ni noir; la couleur de leur peau change trois ou quatre fois par an: au printemps par l'effet de l'air, en été par celui du soleil, en hiver par celui du froid et de la flamme du feu. En automne ou à la fin de l'été, le travail de la fauchaison ou la disette les fait maigrir; en été, avant la fenaison, ou à l'a fin de l'automne, l'abondance du lait, de la crème, des kymys et des viandes leur donne de l'embonpoint.

Ne faisant jamais la guerre, par suite de leur caractère pacifique, ils ne peuvent passer pour des héros; mais on doit les tenir pour issus de bonne race, vu l'agilité et la vivacité de leurs mouvements, l'affabilité de leurs paroles et leur sociabilité.

Ajoutons qu'ils sont très-intelligents. Il leur suffit de s'entretenir une heure ou deux avec quelqu'un pour connaître ses sentiments, son caractère, son esprit. Ils comprennent sans difficulté le sens d'un discours élevé, et devinent, dès le commencement, ce qui va suivre. Il y a peu de Russes, même des plus artificieux, qui soient capables de tromper un Yakoute des bois.

Femme yakoute.—Dessin de Victor Adam d'après Hempel et Geissler.

Le peuple yakoute est le seul qui donne à boire et à manger pour rien aux voyageurs; et c'est en quoi la bonté des Yakoutes se manifeste clairement. Entrez dans la tente de l'un d'eux, il vous offrira tout ce qu'il a de provisions; restez-y une semaine, restez-y même un mois, il vous rassasiera toujours, ainsi que votre cheval. Il tient non-seulement pour une honte, mais aussi pour un péché, de recevoir aucun payement en retour de l'hospitalité qu'il vous donne. «C'est Dieu, dit-il, qui donne le boire et le manger, afin que tous les hommes en puissent profiter; je suis pourvu de vivres, mon voisin ne l'est pas, je dois partager avec lui ce qui vient du Créateur.» Si vous tombez malade dans sa tente, tous les membres de la famille se relayeront pour vous veiller et pourvoir à vos besoins dans la mesure de leurs moyens.