Ils honorent leurs vieillards, suivent leurs conseils et professent que c'est une injustice ou un péché de les offenser et de les irriter. Quand un père a plusieurs enfants, il les marie successivement, leur bâtit une maison à côté de la sienne et partage avec eux ce qu'il possède en bétail et en biens. Même séparés de leurs parents, les enfants ne leur désobéissent en rien. Quand un père n'a qu'un fils, il le garde avec lui et ne s'en sépare que dans le cas où il perd sa femme et se remarie avec une autre qui lui donne des enfants.
Le Yakoute estime sa richesse en proportion du bétail qu'il possède; l'amélioration de ses troupeaux est sa première pensée, son premier désir; ce n'est qu'après y avoir réussi, qu'il songe à amasser de l'argent et d'autres biens.
Poteaux des frontières du pays des Yakoutes et de la Chine[20].—Dessin de Victor Adam d'après Folk.
Il est grand amateur de brandevin et de tabac: qu'on lui donne de l'un et de l'autre, il ne demandera pas à manger. Quand vous voyagez, entrez avec autant de vin que vous voudrez dans la tente d'un Yakoute, vos vases seront vides quand vous en sortirez. Il n'y a qu'un artifice qui puisse sauver votre provision. Aussitôt que vous arrivez chez un riche Yakoute, donnez-lui un œsmunæ (deux bouteilles de brandevin); avec cette liqueur, il s'enivrera parfaitement, lui, sa famille et dix camarades, et se tiendra satisfait; si vous ne lui en donnez qu'un verre, adieu votre brandevin. Le lendemain, en voyant vos bouteilles vides, vous vous rappellerez trop tard ce dicton: il a tout avalé.
Le Yakoute n'a pas d'égal pour la patience à supporter le besoin; ce n'est rien pour lui que de travailler trois ou quatre jours sans rien manger. Pendant trois mois, il ne vit que d'eau et d'écorce de pin, et pense qu'il en doit être ainsi. Les pauvres gens passent pour des gloutons aux yeux des Russes, parce qu'ils mangent beaucoup quand ils ont une bonne nourriture. Mais, à mon avis, quand on s'expose à supporter la faim comme eux, pendant plusieurs jours ou même plusieurs mois, on peut bien montrer quelque avidité pour peu que l'on se trouve à une bonne table.
Tous les peuples sont sujets à la colère; elle n'est pas étrangère aux Yakoutes, mais ils oublient facilement les griefs qu'ils ont contre quelqu'un, pourvu que celui-ci reconnaisse ses torts et s'avoue coupable.
Les Yakoutes ont d'autres défauts, qu'il ne faut pas attribuer à des dispositions innées; quelques-uns d'entre eux vivent de bétail volé; il est vrai que ce ne sont que des malheureux; quand ils ont pris, sur la chair d'une bête volée, de quoi manger deux ou trois fois, ils abandonnent le reste; cela montre que leur seul mobile est la faim, dont ils ont souffert pendant des mois et des années. De plus, quand on découvre le voleur, les princes (kinæs, du russe kniaz) le font frapper de verges, selon l'ancienne coutume, au milieu de l'assemblée. Celui qui a subi une telle punition en conserve la flétrissure jusqu'à sa mort; il ne peu plus être témoin, et ses paroles ne sont d'aucune valeur dans les réunions où délibère le peuple; on ne le choisit ni pour prince, ni pour starsyna (du russe starchina, ancien). Ces usages prouvent que le vol n'est pas devenu une profession chez les Yakoutes; le voleur est non-seulement puni, mais il ne recouvre jamais le nom d'honnête homme.
Le Yakoute est processif; un parent ou un étranger achète à crédit par exemple une vache qu'il ne paye pas, sous prétexte qu'il use du bénéfice de la compensation. Le vendeur le poursuit devant le chef et le prince; l'affaire passe ensuite par tous les degrés de juridiction, jusqu'à ce que les frais aient absorbé la valeur de vingt vaches et quelquefois tous les biens des plaideurs. Mais ce n'est pas toujours de leur propre mouvement qu'ils se jettent dans la voie ruineuse des procès; ils y sont souvent poussés par des gens malintentionnés, qui trouvent profit à faire des écritures.