La réaction contre ce vandalisme fut lente à venir. Elle apparut en Italie vers 1820, et se fit jour à Lugano soixante-dix ans plus tard.

La chapelle de l'Immacolata était, en 1902, concédée à la confrérie du Rosaire. Sans consulter le municipe qui est propriétaire de l'église, et au moins par courtoisie, l'évêque administrateur apostolique du Tessin, la confrérie a décidé l'enlèvement du lait de chaux qui cache les fresques; elle confia le travail à un ouvrier qui, pour faire sauter la pellicule de chaux, frappa à coups de marteau comme s'il avait eu à rustiquer une dalle de pierre.

De là un désastre. Il eût été facile de l'éviter en confiant le travail à un opérateur de profession, et il n'en manque pas de très habiles en Italie.

Je ne puis rien dire de positif de la coloration primitive des peintures, car elles sont ternies par les traces de chaux; fort probablement elles étaient d'un ton clair peu accentué. La composition est excellente, bien comprise et d'un bon dessin. Elle montre comme sujets principaux: la Présentation au Temple, l'Adoration des Rois Mages, la Fuite en Égypte sous l'escorte de deux anges; un autre sujet ne peut être déterminé, étant rompu par le percement de la fenêtre.

Le peintre est inconnu; la tradition veut que ce soit Bartolomeo Suardi, dit Bramantino, architecte et peintre; les dates de sa naissance et de sa mort sont douteuses; on sait qu'il travaillait déjà en 1491 et encore en 1529. Je me suis convaincu que l'hypothèse était très vraisemblable, d'abord par une autre peinture et ensuite par diverses comparaisons.

Sur l'un des murs droits de l'abside, sont peintes à fresque en chiaro oscuro, camaïeu, la Présentation au Temple et le Mariage de la Vierge; les compositions sont dans la manière traditionnelle; l'ensemble est un peu froid; c'est la faute des sujets. J'ai trouvé des ressemblances entre ces peintures et celles de l'Immacolata, mais le rapprochement ne prouvait pas que j'avais affaire au Bramantino.

En quittant Lugano, après un long séjour, je me suis arrêté, comme d'habitude, à Milan et je me suis mis en quête du Bramantino; il a des peintures à l'Ambrosienne, à Brera et dans diverses églises. Par fortune, j'ai observé de lui, au musée civique du Castello Sforzesco, une fresque détachée, provenant de l'église Santa Maria del Giardino et représentant Le Christ et la Madeleine. L'analogie avec Lugano est frappante: même dessin, même aspect, mêmes attitudes calmes, mêmes couleurs de camaïeu; aussi, sans hésiter, j'attribue au Bramantino les peintures de l'Immacolata et celle de l'abside de Sainte-Marie-des-Anges.

Les fresques de l'abside ont été débarrassées du lait de chaux en 1892, avec soin et habileté, ce qui rend encore plus inepte le vandalisme de l'Immacolata. Un érudit, M. Rahn, assure que sur le mur qui fait face à la Présentation au Temple, il y a eu d'autres fresques, notamment l'Ensevelissement de la Vierge, dont il reste quelques traces. C'est fort probable; je n'ai rien vu, cette paroi étant recouverte par des tableaux qu'il n'a pas été en mon pouvoir de faire déplacer.