En touchant la vallée de Koékab nous constatons de suite l'impossibilité absolue de continuer notre chemin de ce côté. Une tranchée de près de mille mètres de profondeur, et dans l'étroit encaissement un courant impétueux qui tourbillonnait avec une véhémence effrénée, soulevant des nuages de vapeurs, voilà ce dont nous disposons pour tout chemin. Il ne fallait pas y songer.
En amont, la vallée paraît plus accessible, et un adoucissement de la côte nous invite à en tenter la montée. Cependant, après avoir suivi pendant quelque temps le talus de la montagne, après avoir passé à gué le fleuve, nous nous trouvons tout à coup dans la position désavantageuse d'avoir à combattre de front le courant. L'eau était profonde de 3 à 4 mètres. À peine les chevaux s'y plongent qu'ils sont entraînés comme des plumes. Et encore si, cet obstacle franchi, la route était libre! Autant que le regard peut fouiller, il ne voit que précipices sur précipices.
Nous sommes tout à fait consternés. Être venus de si loin pour butter contre des rochers, c'était bien la peine! Mais que faire? Nous ne pouvions guère admettre de poursuivre notre voyage à pied. Bon gré, mal gré, il nous fallait battre en retraite.
En attendant, comme nous ne nous sentons pas le courage de recommencer les baignades de tout à l'heure, nous campons où nous nous trouvons. Avec un peu de bonne volonté nous déblayons le terrain des pierres, tandis que les chevaux s'en vont brouter les ramilles des buissons de la berge.
Nous ne voulons pourtant pas quitter la vallée de Koékab avant d'être fixés sur sa physionomie. Le lendemain, nous escaladons la montagne à laquelle nous sommes adossés.
C'est une ascension pénible et longue à la fois, pendant laquelle nous rencontrons de nombreux troupeaux de bouquetins, aux cornes énormes, appelés par les savants ovis argalis.
À quatre heures, nous atteignons 3 850 mètres. Nous ne sommes pas encore arrivés sur le plus haut sommet du contrefort; mais, comme il est tard, il faut aussi que nous ménagions du temps pour la descente.
De notre belvédère nous n'apercevions, malheureusement, que les bosses des chaînons convergeant vers l'axe de la vallée de Koékab. À l'est et au sud, des pics de 5 000 à 6 000 mètres dressent leurs masses de granit recouvertes de glaciers et de neiges éternelles. À l'extrémité du Kok-Chaal-tao, s'ouvre une large baie, d'où nous entrevoyons une plaine vaporeuse, probablement le désert de Taclamakan.
Mais le soleil décline à l'horizon. À 2 000 mètres de profondeur, on voit distinctement nos hommes et nos bêtes fourmillant autour des tentes, dressées sur l'emplacement de l'avant-veille. Le chemin pour y arriver semble tout indiqué par une tombée d'éboulis, s'engouffrant dans un couloir. En quelques bonds nous y arrivons. Mais là commence la série de nos malheurs. Il nous faut franchir des sauts de rochers, nous laisser glisser sur des pierres suintantes, marcher à petits pas dans des gouttières, faire en somme des tours d'acrobates, recevoir même le corpulent Zurbriggen sur les épaules. Et quand nous croyons avoir terminé la série des mésaventures, nous nous trouvons tout juste au commencement des gorges d'Artchiar!
Voilà qui est vexant! Comme bien vous pensez, nous n'avions aucunement envie de nous accommoder pendant toute la nuit de ce cachot, avec la perspective d'une pneumonie. Prenant philosophiquement ce fâcheux contre-temps, nous décidons coûte que coûte d'atteindre au plus vite notre camp. Mais c'est à grand-peine. Pourtant, attachés tous les trois à la même corde, en sondant l'eau avec les pieds, en tâtant le vide avec le piolet ou les mains, à minuit nous parvenons au camp. Il est vrai que nous avions les chaussures bourrées de gravier, que nos sacs étaient remplis d'eau, et que nous-mêmes nous étions trempés jusqu'aux os. Un bon feu, une bonne soupe et un somme prolongé eurent vite raison des souffrances endurées pendant cette malencontreuse nuit.