Cramponnés énergiquement au pommeau de la selle, nous nous laissons conduire, presque inconsciemment. Ce n'est pas le moment de mettre en relief notre virtuosité hippique, et de faire de la haute école. Le moindre faux pas du cheval nous enverrait vite dans le néant. De temps en temps nous nous assurons, du haut d'une éminence, que toute la caravane est au complet. Après le dernier mamelon, nous descendons par des fondrières creusées dans des bancs de terre glaise, au fond du vallon, à l'endroit où il se partage en deux embranchements.

La végétation a tout à fait changé son caractère alpestre, et devient d'une singulière étrangeté. Des herbes épineuses, coriaces, mouchetées de fleurs multicolores, parsèment le terrain d'un roux fauve; des halliers à l'odeur nauséabonde, des tamaris, des ails, des thyms, toute une légion de plantes inconnues simulent des gestes convulsifs d'agonie et ont des exhalations fétides qui vous prennent à la gorge. Puis un saule solitaire au beau milieu du torrent, tordu, mutilé par la violence des crues. Tout cet amoncellement de précipices et toute cette flore inaccoutumée vous frappent d'étonnement et vous font sentir que vous êtes dans une ambiance insolite, où tout est mystère, où le moindre objet vous saisit par sa bizarrerie.

L'ÉLÉMENT MÂLE DE LA COLONIE VINT TOUT L'APRÈS-MIDI VOISINER DANS NOTRE CAMPEMENT (page [489]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

L'unique chemin qui se présente devant nous, c'est le lit du torrent, large de quelques mètres seulement, dont l'eau s'évertue à trouver un passage au milieu d'un amoncellement de blocs de toutes sortes et entre deux hautes murailles qui s'élèvent toutes droites vers le ciel. Avec sa teinte sombre de cachot maculée des taches sanglantes de lichens, cette saignée de la montagne est d'un aspect vraiment terrifiant. Mais, en songeant que depuis des siècles ces rochers menacent ainsi les voyageurs, nous franchissons sans crainte l'entrée de cet enfer et nous pénétrons dans la pénombre de la gorge.

Après quelques pas, le couloir formant un coude brusque, le torrent se jette violemment contre la paroi de rochers, nous coupant la route. Force nous est alors de faire un plongeon dans l'eau, et d'y patauger avec l'aléa d'une noyade. Ce jeu périlleux se renouvelle maintes fois, au grand mécontentement de Zurbriggen qui ne semble pas avoir des sympathies très prononcées pour ces manœuvres nautiques. Aussi met-il prudemment sa pipe inséparable dans la poche, pour avoir les mains plus libres et parer aux chutes.

Les gorges d'Artchiar se greffent directement sur la vallée de Koékab, vers laquelle nous nous dirigions. Nous nous arrêtâmes sur une langue de terre s'enfonçant entre les deux fleuves. Cette digue, formée par le hasard des alluvions, était une sorte de préau dans la claustrale sévérité de ces montagnes dénudées. Partout, les flancs de la vallée descendaient à pic dans le fossé du fleuve, délabrés, labourés et lavés par le branle-bas des averses.

Le soir, nous allumons de grands feux pour faire peur aux fauves, qui, au dire des Kirghizes, abondent dans les environs.

Notre intention étant de descendre sur le territoire chinois, afin d'aborder le Khan Tengri par la vallée du Mouj-art, nous comptions suivre le cours du Koékab-sou, pensant qu'il nous aurait conduits en amont d'Ak-sou. Mais nous faisions notre projet sans connaître le terrain sur lequel nous allions évoluer.