Invités par un Kirghize, nous pénétrâmes dans une yourte. Deux femmes se tenaient dissimulées derrière un rideau; sur notre demande, le mari le fit glisser sur la tringle. Une d'elles était occupée auprès d'un bébé de quelques mois, qu'elle emmaillottait avec des peaux d'agneaux. Elle lui tendit bientôt un biberon fait d'une corne de bœuf évidée, avec au bout une ventouse de parchemin en guise de suçon. L'autre femme était en train de broder pour son époux une calotte. Pour ce faire, elle avait tendu l'étoffe sur un cercle en bois, qu'elle tenait entre ses genoux, et passait à travers le tissu un fil de laine, au moyen d'une pointe d'os. Le dessin n'était guère symétrique, mais les couleurs, bien que trop vives, étaient savamment combinées, et le tout formait un ensemble harmonieux de teintes et de lignes.
Sur ces entrefaites, le bétail rentra. Ce fut un spectacle saisissant, que cette avalanche d'animaux, descendant des pentes de la montagne, refoulés par les pâtres jusque dans l'emplacement exigu où on les parque pendant la nuit. Un affolement général règne dans l'aoul, à l'arrivée des troupeaux. Toutes les femmes sortent des yourtes; chacune cherche à reconnaître son bétail, l'appelle et s'efforce de le réunir. À cet effet, on tend par terre une longue corde, où l'on attache les brebis, les chèvres, les vaches et les juments.
Les jeunes gens aident leurs mères à trier les bêtes. Mais les hommes se gardent bien de faire quoi que ce soit; ils se contentent d'observer et, le cas échéant, de gronder les femmes, si elles se trompent. De gros marmots joufflus, âgés de deux ou trois ans à peine, à la peau tannée par l'air, aux formes rebondies, laids «comme des Kirghizes», petits monstres de santé, se mêlent à la bagarre, se roulent, courent nus comme des bêtes, en voulant imiter leurs aînés.
29 juillet.—Avant de quitter l'aoul d'Oustchiar, comme un de nos chevaux boitait sérieusement, nous l'échangeâmes moyennant quelques roubles contre un autre appartenant aux nomades. À ce petit marché assista naturellement toute la tribu, et Dieu sait combien il aurait duré si nous n'avions pas ordonné à Abbas d'envoyer se promener tous ces faiseurs d'embarras.
À dix heures, nous atteignons le col d'Artchiar qui s'ouvre dans le petit contrefort qui sépare les vallons d'Oustchiar et d'Artchiar. Depuis le sommet on jouit d'une belle vue sur le pic d'Oustchiar, s'élevant au delà de l'aoul, revêtu d'une cuirasse de glace, et coiffé d'une toque de neige. De l'autre côté du col, quatre ou cinq rangées de montagnes se superposent et s'entre-croisent, nous cachant complètement l'issue de la conque qui décline à nos pieds. Cependant nous suivons l'encoignure de la combe qui nous mène en quelques heures dans un étranglement du vallon, où le torrent disparaît tout à coup dans un précipice, dont les parois se rapprochent pour nous barrer la route.
Mais une espèce de sentier escalade une coulée d'éboulis et côtoie une suite de promontoires et d'éperons qui s'élancent audacieusement dans le vide. Nous nous trouvons environnés par une affreuse tombée de roches disloquées et tourmentées en tout sens, s'écroulant vertigineusement à des profondeurs insondables. Il nous semble être enserrés dans un étau d'où nous chercherions vainement à nous dégager.
FEMMES MARIÉES DE LA VALLÉE DE KAËNDE AVEC LEUR PROGÉNITURE.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
Pourtant les chevaux avancent toujours du même pas alerte, se plient avec une souplesse féline contre les grumeaux qui empiètent sur le sentier, évitent les pierres roulantes, contournent les craquelures, traversent un avalement, enjambent un récif; et ainsi de suite pendant deux heures.