Après quelques détours, nous descendons dans la vallée de Kaënde, où le chirtaï nous attendait avec deux hommes de sa tribu. Il nous apportait une outre pleine de koumiss, qu'il nous offrit très obligeamment. Puis, prenant la tête de la caravane, il nous guida à travers le dédale de canaux qui sillonnent les pierres du thalweg et nous amena, après force baignades, sur un tertre gazonné, à la lisière d'un bois de sapins.

NOUS SALUÂMES LA VALLÉE DE KAËNDE COMME UN COIN DE LA TERRE DES ALPES (page [480]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Là, le chef nous invite à pousser jusqu'à son aoul, qui se trouve à environ une demi-journée de marche, en amont. Mais pressés comme nous sommes d'atteindre le but de nos pérégrinations, nous déclinons ses avances, en lui laissant espérer que plus tard peut-être nous serions à même d'acquiescer à son désir.

Pour franchir le contrefort qui flanque au sud la vallée de Kaënde, il nous faut redescendre celle-ci pendant trois heures environ, après quoi nous serpentons à travers de beaux pâturages, jusqu'au col d'Oustchiar, que nous touchons vers deux heures de l'après-midi. Là encore, deux Kirghizes aux visages inconnus, nous attendent avec la provision traditionnelle de koumiss. Leur présence nous étonne profondément. Comment ces hommes savaient-ils notre venue, puisqu'ils habitent l'autre versant? Mystère! Escortés par ces deux cavaliers d'honneur, nous arrivâmes une heure après à leur aoul, établi près d'un torrent dans le creux de la courbe.

Tous les hommes présents s'en vinrent incontinent à notre rencontre, pendant que les enfants se sauvaient épouvantés et que les femmes nous guettaient anxieusement à travers les fissures des yourtes. C'était, pour tout ce monde, un événement incompréhensible, que notre visite dans leur pays.

Aussi le djighite et Abbas avaient-ils grand'peine à leur expliquer le but de notre voyage et à les convaincre qu'aucune idée hostile ne nous animait.

Pendant toute l'après-midi notre camp se trouva envahi par l'élément mâle de la colonie, qui fraternisait avec nous comme avec de vieux amis. Les Kirghizes ont ceci de particulier, qu'ils deviennent d'une effronterie extraordinaire une fois qu'ils vous savent inoffensifs. Le koumiss coula à flots, échangé par Abbas contre de copieuses libations de thé, préparé d'avance dans une grande marmite.

Dans la soirée, nous fîmes un petit tour au milieu des yourtes, au grand ahurissement des femmes, qui se cachaient à notre approche. Mais les maris qui nous accompagnaient les firent sortir et ranger sur notre passage; elles s'exécutèrent avec assez de bonne grâce. Si leur accoutrement était pittoresque, leurs personnes n'avaient rien de bien appétissant, et, il fallait quelque attention pour les distinguer des hommes, tellement leur charpente était disgracieuse et leurs traits durs et repoussants.