Le temps s'obscurcit et la pluie recommence de plus belle. Le torrent s'est grossi démesurément. Il nous faut quand même le traverser et le longer à plusieurs reprises, avec la menace continuelle des pierres qui se détachent des pentes supérieures et dégringolent avec une rapidité extraordinaire. Pour éviter des accidents, nous sommes contraints à de périlleuses galopades sur le terrain trempé et glissant au plus haut degré.
Soudain, le djighite s'arrête tout court et nous fait signe d'en faire autant. Il nous dit alors, qu'un peu plus loin il y a un précipice très dangereux, et qu'il serait de la dernière imprudence de s'y aventurer. Nous nous regardons interloqués. Que faire? Pourquoi ne nous avait-il pas avertis plutôt? Devrons-nous camper en cet endroit? Nous nous trouvons sur une bande de gravois charriés par la rivière, dont l'eau tourbillonne à côté, entraînant, dans sa course, de gros blocs qui, en formant un barrage, auraient pu enlever notre camp et nous avec lui.
Mais à la seule pensée de retourner en arrière et de refaire la route de tout à l'heure, nous nous résignons à accepter notre triste sort. Ce soir-là, nous ne nous attardâmes pas à flâner, comme d'habitude, autour des tentes, pour faire la causette, et nous ne dînâmes pas non plus sur le tchiamkerr étendu à l'entrée de nos demeures. Après une courte inspection sur la solidité de celles-ci et une enquête sur leur imperméabilité, nous enfilâmes nos sacs-lits et nous attendîmes que le Dieu du sommeil mît un terme à notre surexcitation.
LE CHIRTAÏ DE KAËNDE (page [485]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
Pendant la nuit, les cauchemars les plus insensés nous faisaient sursauter à chaque instant, avec la hantise s'attachant à notre esprit qu'à tout moment nous allions être anéantis. La pluie qui crépitait avec une intensité toujours croissante sur la toile, nous faisait penser au torrent, dont le volume d'eau avait dû augmenter encore et dans lequel on entendait s'entrechoquer sourdement les pierres que le courant désagrégeait des berges. Et les allées et venues des chevaux qui rôdaient autour du camp, frôlant les tentes, buttant contre les piquets et les cordes tendues, n'étaient pas sans nous donner de sérieuses appréhensions sur la solidité de notre logis.
Vers le matin cependant, les nuages se dissipèrent, et un splendide soleil sécha vite nos bagages trempés.
Le précipice, dont le djighite nous avait entretenus la veille, était une énorme crevasse s'ouvrant dans la montagne dans le sens de la pente. Nous dûmes le remonter et le contourner avec mille précautions, à cause de l'humidité du sol. Avant de quitter les gorges d'Attiaïlô, nous refaisons instinctivement le geste fameux du Dante. Arrivés en lieu sûr, nous contemplons la beauté farouche de ce gouffre, où le torrent se débat furieusement entre les parois exiguës qui l'emprisonnent, disparaissant de temps en temps dans des antres invisibles.
Le versant que nous venons de côtoyer présente à découvert sa rude charpente en gneiss micaschiste, ravagée ça et là par les effondrements des assises rocheuses, dont les débris se sont entassés les uns sur les autres, formant une mosaïque accidentée de pierres de toutes couleurs et de toutes tailles. Mais de l'autre côté, la nature plus solide de la roche a conservé aux escarpements leur structure primitive; ce sont des parois verticales, s'étageant en gradins, et déchiquetées au faîte par des blocs isolés, qui donnent l'illusion d'un formidable castel du Moyen Âge. La couleur ferrugineuse des roches, striées verticalement de bandes bleuâtres, brunies par l'écoulement des eaux, et une multitude de trous évasés produits par je ne sais quel agent, donnaient à cette assise de calcaire dolomitique une vétusté d'un pittoresque charmant.