VALLÉE DE KAËNDE: L'EAU D'UN LAC S'ÉCOULAIT AU MILIEU D'UNE PRAIRIE ÉMAILLÉE DE FLEURS.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
Après deux ou trois verstes, le vallon se partage en deux: à gauche, une effroyable tranchée paraît contourner le bastion de granit, comme pour l'isoler. Nous prenons par celui de droite. Après quelques heures de rapide montée, la pluie nous surprend et nous oblige de nous arrêter au pied d'une paroi de rochers, coiffée de glaces. Il y a bien des pierres qui dégringolent de temps à autre et voltigent autour de notre camp, mais, habitués comme nous sommes à ces bagatelles, nous n'y faisons même plus attention.
C'est le chapeau rabattu, le col relevé et le plaid sur les épaules, que nous partons de notre bivouac de 3 000 mètres, sans savoir au juste où nous coucherons le soir. Lentement, fouettés par la pluie que le vent chasse contre nous, nous gravissons l'échelonnement des terrasses éventrées par les éboulements, contournant de temps à autre quelques moraines, dont les glaciers s'enfuient dans des gouffres enveloppés de brouillard, à notre gauche.
Au sommet du col, les nuages se déchirent un instant, et nous nous apercevons que nous frôlons un lac, dont l'eau s'écoule en serpentant au milieu d'une prairie émaillée de fleurs. Dans notre singulier état d'âme, voisin de l'indolence maussade, cette esquisse de paysage, aux lignes estompées et noyées dans un flottement de vapeurs, nous est comme un soulagement. La lourdeur apathique dans laquelle sommeillait notre esprit, disparaît tout à coup, et c'est presque avec enthousiasme que nous saluons ce lambeau de gazon ensoleillé, qui nous rappelle un petit coin des Alpes, un fragment de la patrie lointaine.
Mais cet attendrissement nostalgique n'est pas de longue durée. Après cette oasis alpestre, nous nous engageons, sans transition aucune, dans un affreux défilé, qui nous fait l'effet de quelque tunnel.
LES FEMMES KIRGHIZES D'OUSTCHIAR SE RANGÈRENT, AVEC LEURS ENFANTS, SUR NOTRE PASSAGE (page [489]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.