Les Kirghizes y réunissent habituellement leurs troupeaux de moutons, le site se trouvant clos naturellement.
24 juillet.—Nous allons faire une reconnaissance sur le glacier d'Inghiltchik, afin de chercher un endroit par où faire passer les chevaux. Si nous avons cette chance, nous nous transporterons le plus haut possible, de manière à pouvoir établir notre quartier général tout près de la base du Khan Tengri. Il doit être, certainement, au point terminus de cette gigantesque coulée de glace, que les nomades appellent le «tchiou mouz», le grand glacier.
La surface est très mouvementée: c'est tout un système de lacs et de torrents, de combes et de monticules, littéralement encombrés de pierres qui, suivant leur provenance et la plasticité du glacier, s'accumulent en stries longitudinales et transversales, de couleurs variées. Vu d'en haut, le glacier ressemble à la carapace d'un reptile.
Nous n'attendons pas longtemps pour nous apercevoir de l'impossibilité absolue d'y amener nos bêtes, à cause du manque de pâturages et de l'impraticabilité du terrain. Pour remonter le glacier d'Inghiltchik jusqu'à ses origines et y séjourner pendant quelques semaines, il eût fallu avoir sous la main une équipe de porteurs solides et chaussés ad hoc; ce qui n'était pas le cas des hommes dont nous disposions, ni de ceux que nous aurions pu trouver dans les vallées voisines. Ils sont d'abord mal habillés, et puis on ne peut leur faire porter quoi que ce soit sur les épaules. Nous nous résignâmes donc à chercher ailleurs le point d'attaque du Khan Tengri. Nous décidâmes de l'aborder depuis le col du Mouj-art, en passant sur le territoire chinois.
En levant le camp, nous ne fûmes pas peu surpris de voir le djighite nous amener un vieux Kirghize qui vint, sur-le-champ, se prosterner devant nous comme s'il implorait une grâce. Ce n'était rien moins que le chef, le chirtaï, de toute la vallée de Kaënde, venu exprès pour offrir ses bons offices. La veille, pendant que nous déambulions sur le glacier d'Inghiltchik, le djighite avait tout à coup disparu sans crier gare et, pour quérir son homme, il avait parcouru tout simplement 150 verstes et accompli le voyage en vingt-quatre heures.
Maître Abbas, abandonnant pour un moment ses casseroles, remplit gravement les fonctions de maître des cérémonies et d'interprète. D'une flegmatique imperturbabilité, il envisagea la chose avec son tact habituel, c'est-à-dire en traitant son hôte comme une vieille connaissance à lui. Il faut dire qu'il n'aimait guère les Kirghizes, il les considérait comme des quantités négligeables. En parlant d'eux et de leurs femmes, il avait coutume de dire que c'étaient des chiens.... capables de manger jusqu'à des charognes.
Ce chirtaï ne paraissait pas, à vrai dire, d'une très haute distinction. Sauf quelques paroles de convenance, qu'Abbas nous traduisait dans son français de Téhéran, il ne savait guère s'exprimer qu'à force de courbettes et de salamalecs, qu'il exécutait automatiquement à tout propos, en fermant les yeux et en pressant les mains sur la poitrine.
À peine étions-nous en route que deux nouveaux cavaliers vinrent à notre rencontre et se joignirent à nous. C'étaient deux sujets de notre autocrate en raccourci, mandés par lui pour venir en aide à notre caravane. Comme on le voit, si ce chef n'était pas très avenant, il connaissait au moins les règles élémentaires de l'hospitalité.
Ces hommes nous furent d'une grande utilité pour passer à gué le fleuve qui, en certains endroits, mesurait près de 200 mètres de largeur. Nous atterrîmes sur l'autre rive, à l'entrée du vallon d'Attiaïlo, le seul passage communiquant avec la vallée de Kaënde qui longe, au sud, celle d'Inghiltchik.
Le contrefort qui les sépare se présente, au point de vue géologique, comme le noyau central du groupe du Khan Tengri. C'est un système ayant des caractères propres, tant par son aspect extérieur que par la nature de ses roches. À son profil anguleux et à la disposition en éventail des couches granitiques, on reconnaît aisément l'origine plutonique de sa formation. Ce qui est surprenant dans la constitution de ce massif, c'est qu'à un moment donné il cesse inopinément, coupé en biais, du sud-ouest au nord-est, par l'entaille des gorges d'Attiaïlo. De loin, on ne s'attendrait pas à cette surprise, parce que la chaîne ne semble guère interrompue et paraît continuer sous la forme atténuée d'un contrefort servant d'appui gigantesque à la masse imposante du Kizil-tao. Mais, de près, comme nous le constatons en remontant le vallon d'Attiaïlo, on découvre que cet appendice montueux est d'une origine et d'une structure toutes différentes.