Au sud, se développent les crénelures neigeuses du Kook-chaal-tao, démasquant la frontière russo-chinoise. De nombreux glaciers s'alignent et se pressent les uns contre les autres, escaladent les roches, ou s'épanchent lentement dans les courbes comme des coulées de cristal. Dans ce contrefort, nous distinguons les vallées de Djannart, qui donne le nom à tout le bassin, du Kaïtchè et de Bichirtik; puis, au fond, celle d'Ichtik, qui aboutit au plateau de Karagan. Vient ensuite la vallée d'Akchirak, qui prend origine au col du même nom, point de départ du chaînon sur lequel nous nous trouvons.
De notre belvédère, nous revoyons avec plaisir des pics connus: la pointe d'Oustchiar, le Kaënde-tao, le Khan Tengri, le Kizil-tao, puis les groupes de Terekty et de Keou-eou-leou, d'où émerge un horn tout saupoudré de neige, qui nous rappelle involontairement le Cervin. Au couchant, jaillissent les dômes qui couronnent le glacier de Prétovsk, la source prétendue du Syr-Daria.
À notre départ du camp, nous assistons à un enterrement kirghize. Il y a quelques jours, les bergers d'Irtach ont découvert un cadavre dans le torrent. Le kaltchè, ne pouvant le reconnaître, a fait de suite colporter la nouvelle, qui est parvenue jusqu'à Prjevalsk, où se trouvaient les parents du défunt. Pendant ce temps, on a immergé le cadavre dans l'eau, en l'y maintenant par des pierres et des cordes. C'est un système frigorifique usité par les nomades.
À l'arrivée des parents, on a transporté le cadavre sur une civière improvisée, jusqu'à l'endroit destiné à l'inhumation. C'est ici qu'a lieu la cérémonie, à laquelle nous sommes présents. Elle est très sommaire. Le kaltchè demande aux parents s'ils reconnaissent bien le mort pour un des leurs; à leur réponse affirmative, il fait répéter à haute voix, par tous les assistants, que le tel des tels est trépassé par suite d'un accident. Puis on enveloppe le cadavre dans des feutres, on le ficelle avec des cordes, et on le descend dans la fosse, pendant que les parents font mine de larmoyer. On tourne ensuite autour du trou en y jetant à chaque pas une poignée de terre, jusqu'à ce qu'il soit comblé; après quoi on y amoncelle un tas de pierres. C'est une sépulture très expéditive et pas beaucoup compliquée; au surplus elle ne coûte pas grand'chose.
Le soir, en campant sur le haut de la vallée d'Irtach, nous apprenons pourquoi elle s'appelle ainsi. C'est à cause d'une pierre qui présente vaguement la forme d'une selle de cheval. Ce phénomène est connu à cent lieues à la ronde; tous les nomades qui ont occasion de passer par là, ne manquent pas d'aller la voir et d'y apporter un tribut de crânes d'animaux. La pierre est placée sur un gros bloc erratique, autour duquel s'amoncellent les cornes de toutes espèces de bêtes.
(À suivre.) Jules Brocherel.
RETOUR DES CHAMPS.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
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